RASHA – « Pour aimer cette vie »

Savez-vous ce qu’est la gratitude ?
Moi, je croyais savoir… Et puis j’ai rencontré Rasha.

Rasha n’a pas hésité une seconde pour me partager son histoire. Sans doute, sentait-elle que son témoignage pourrait faire sens à ceux qui le liraient ? Mais savait-elle à quel point elle toucherait mon cœur ?

Rasha vit à Lille, avec son mari et ses deux enfants. Ils sont arrivés là il y a 6 ans, fuyant leur pays, l’Irak, où ils étaient en danger. En danger… mais pourquoi ? Et bien un groupe terroriste les menaçait parce qu’ils sont chrétiens. Je ne vous cache pas que cette réponse est lourde à écrire tant elle est dénuée de sens.

Il faut dire que Rasha a 36 ans et que dans son pays, elle n’a jamais vécu en paix. Alors, au début, elle a vu cette menace de loin, à la télévision, sans en prendre vraiment la mesure. Et puis, un jour, tout s’est accéléré. Les terroristes approchaient. Il y avait des bombes. Il a fallu décider vite. Avec son mari, ils savaient que s’ils restaient, ils devraient se convertir à l’Islam. C’était ça ou mourir. « En tant que chrétien, on est pas mieux que les autres. J’ai des amis musulmans. Mais je ne peux pas changer ma religion ! J’aime ce que je suis ! » livre Rasha, avec la force de la douceur.

Avec son mari, leur fille de 4 ans, et enceinte de 8 mois, ils doivent alors tout quitter du jour au lendemain. Fuir, comme tant d’autres autour d’eux… Deux heures de route, se transformant en 16 longues heures de fatigue et d’angoisse … 16 heures pour trouver refuge dans une petite ville encore préservée par la violence, et vivre, plusieurs mois, dans une maison en chantier, partagée avec dix autres membres de leur famille. Rasha, institutrice, est la seule à pouvoir retravailler. Les autres adultes de sa famille n’ont aucun revenu. Alors, Rasha partage les siens avec sa famille élargie et ses voisins dans le besoin : « Là bas il n’y a pas de riches ou de pauvres. Tout le monde s’entraide. Les voisins c’est important pour nous, c’est comme la famille ! » se souvient Rasha, avec émotion.

Mais Rasha et son mari savent que Daesh n’est pas loin, et la peur ne les quitte pas. Pour protéger leurs enfants, ils décident finalement de se rendre au Consulat, pour faire une demande d’asile à la France, et tenter de fuir le pays au plus vite. Malgré la difficulté de cette procédure, et le nombre croissant de dossiers en attente, ils ont la chance d’être choisis, et ils obtiennent un visa pour la France. En quelques mois, grâce à l’aide d’une association, ils sont accueillis à Lille, avec leur deux enfants.

Malgré l’épreuve de ce déracinement soudain, Rasha relativise : « Quand on est venu, on avait vraiment trop de chance. On est arrivé en avion ! » Rasha pense à ceux qui sont morts, en traversant la mer en bateau… certains de ses amis… Et aux 200 chrétiens de sa ville, qui ont fait le choix de rester, morts aujourd’hui.

A leur arrivée, Rasha et sa famille sont accueillis par un couple de retraités, qui les héberge pendant plusieurs semaines. Ils ne se connaissent pas, et ne se sont jamais vus, mais pourtant, avec eux, ils se sentent entourés et aimés. Ils ne sont pas seuls. Grâce à leur aide, et au soutien de l’association dans laquelle ils sont engagés, ils trouvent un hébergement dans un petit logement de la mairie et prennent des cours de français.

Le mari de Rasha, carreleur en Irak, trouve rapidement un travail, et à force de persévérance, il signe un CDI, en tant qu’agent technique à la mairie. Mais pour Rasha, les débuts sont plus difficiles : « Je pensais toujours à mon travail que j’aimais en Irak. J’avais un travail, fruit de mes études ! Ce n’est pas facile de recommencer à zéro ! Et puis la famille et les amis me manquaient, et je n’arrivais pas à m’exprimer, à faire ce que j’avais envie de faire ! Mais quand on accepte pas, on n’avance pas en fait. La tête bloque.» Cette période compliquée a duré deux ans. Et puis, quelque chose s’est débloqué dans la tête de Rasha.

Car avec le temps, la lumière qui la porte s’est mise a briller, pleinement : « Avec mon mari, on priait pour les gens qui nous ont fait du mal. On leur pardonnait. » raconte t-elle. « Je me sens très soutenue par la prière. »

Aujourd’hui, après 9 mois de cours de français, son permis de conduire en poche, et son CAP Petite Enfance, Rasha a retrouvé un travail. Elle est ATSEM dans une école, et cette proximité avec les enfants la rend heureuse ! C’est que Rasha aime être au contact des autres : Partager avec ses voisins, comme elle le faisait avant dans son pays. S’occuper d’une dame âgée, sans rien attendre en retour. Ou rêver d’ouvrir, à l’avenir, une maison pour accueillir des enfants handicapés. Finalement être sociable lui donne des ailes : « Quand je ne suis pas bien, je ne reste pas chez moi. Je sors avec mes enfants. Je sors et après j’oublie. Il faut toujours se lever pour avancer. »

Si tout n’est pas rose, Rasha ne pense pas à se plaindre. Au contraire. « En France je me sens vraiment très bien. Ici on a notre vie, notre appartement, notre travail… Ça aide aussi pour aimer cette vie ! Et maintenant on a beaucoup d’amis. Je vis des choses simples et on est heureux !…Et puis je ne cherche jamais à être riche… Même si on a pas beaucoup ! Le plus important c’est de profiter de ce que l’on a. » partage t-elle, avec simplicité.

Parfois, en voyant la mentalité en France, Rasha se questionne : « Il y a des gens ici qui ont tout et qui ne sont pas bien. » Elle pense à ses enfants, à qui elle apprend l’importance de l’effort, du travail, de la volonté. Elle pense à sa fille de 10 ans, qui avait honte, avant, de son accent à l’école, mais qui est fière maintenant de connaître deux langues. Elle a même trouvé la force de témoigner de son histoire devant toute sa classe, de leur raconter à tous, pourquoi elle est venue. Rasha sait combien cette parole est richesse pour chacun. C’est pour cela aussi qu’elle me parle aujourd’hui.

Au fond, sa lumière, si positive et sincère, peut rayonner, au fond de tous les coeurs. « Avant je n’arrivais pas à témoigner. Mais maintenant, dans ma tête, j’ai accepté les choses. » ajoute t-elle.
Et en pesant ses mots et l’histoire qui la précède, Rasha conclut, dans un sourire aussi bouleversant que communicatif : « J’ai beaucoup de gratitude ! »

Rasha tient à remercier l’accueil, la générosité, et le soutien apporté par l’association Accueil Fraternité. « Grâce à cette association, j’ai pu prendre des cours de français, passer mon permis de conduire, mon CAP, faire des choses essentielles pour trouver un travail… Toutes les démarches jusqu’à ce qu’on soit autonomes. » Et bien au delà de ce soutien logistique, le lien qu’ils ont tissé avec le couple qui les a accueilli est si fort aujourd’hui que les enfants de Rasha sont tous les mardis chez eux, et les considèrent comme leurs grands-parents. « Je leur dis « vous n’êtes pas obligés » » témoigne Rasha. « Mais c’est une vraie famille ! Un vrai Amour ! »

CHRISTIAN – « Toi, tu m’as écouté »

Christian m’attend sur un banc, dans un parc, sa petite radio posée à côté de lui. Je ne sais pas où il vit. Lui, me montre un bosquet en me disant « là-bas ». Là-bas, il semble ne rien y avoir, mais c’est chez lui apparemment. J’acquiesce.

Christian c’est l’histoire qui te rappelle, une fois encore, que cela peut arriver à tout le monde. Que ça pourrait être toi, puisque ça a été lui. Il a travaillé toute sa vie. Il avait une maison. Une famille. Et il a maintenant un grand fils, qui vit au Quebec, et avec qui il fait des appels vidéo de temps en temps. Il y découvre avec tendresse et amusement les grimaces de ses petits-enfants : C’est un grand-père, tout simplement.

Mais avec moi, il se raconte, comme pour essayer de tirer des leçons du passé, ou relire sa vie, pas toujours simple. Peintre tapissier dans le bâtiment, il a toujours été apprécié pour son professionnalisme. Durant toute sa carrière, il enchaîne les missions en intérim, et se rend vite compte de certaines injustices : « J’estimais qu’il n’était pas normal que les intérimaires aient juste le droit de travailler, mais qu’ils n’aient pas le droit à certains avantages ». Alors il s’engage en tant que délégué du personnel. Avec son syndicat, il se bat pour que les intérimaires aient accès aux colis de Noël, aux voyages, et à des formations dignes de ce nom. Au bout de quelques années, il est même détaché pour cette mission. Il y passe tout son temps, toute son énergie, si bien que les conventions collectives ou les clauses juridiques n’ont aujourd’hui plus de secret pour lui. Après 20 ans de lutte et de longues négociations, il réussit à obtenir du gouvernement le maintien des 10% précarité. Pour lui c’est une grande fierté. Mais à vrai dire, il ne veut pas s’attarder sur ses réussites : il a plus grave à me raconter.

Plus grave, oui. Car arrivé à 60 ans, Christian a découvert malgré lui un autre monde : celui de la rue. Bien sûr, il n’était pas préparé pour cela. « C’est quand même con pour un délégué du personnel de se retrouver à la rue » avoue-t-il. Pourtant, après une vie professionnelle bien remplie, alors qu’il débute juste sa retraite, il se rend compte qu’il manque 300 euros à son salaire de retraité. Il tente alors de défendre ses droits auprès de l’administration. Le responsable lui rétorque : « Le calcul est bon. De toute façon, ou vous acceptez, ou vous n’êtes pas payé ». Et non, Christian n’accepte pas. Il sait qu’il est dans son droit et porte l’affaire en justice. Celle-ci met deux ans à reconnaître l’erreur et à la faire rectifier : Deux ans durant lesquels tous ses droits sont coupés.

Sans aucun revenus, Christian plonge progressivement dans la précarité, jusqu’à se retrouver à la rue, et à dormir entre les cartons, devant le Palais de Justice de Marseille. Pourtant, il garde en lui une conviction : « Je savais que j’allais gagner. Je savais que j’allais m’en sortir. C’était pas possible que je termine dans la rue ».

Il n’empêche, Christian découvre ce que c’est que de faire les poubelles, de construire un abris contre la pluie, de prendre sa douche dans un accueil de jour. « La Croix-Rouge m’a donné un bouquin, puis je me suis débrouillé par moi-même » explique t-il. Il apprend alors à connaître les gens de la rue : « Avant je croyais que si on était dans la misère, c’est qu’on ne voulait pas s’en sortir. Mais c’est plus compliqué que ça. Il y a des gens qui ne savent pas chercher un travail, qui sont malades, ou qui ont été mal dirigés… Maintenant je ne dis plus que ce sont tous des fainéants. »
Durant toute cette période de galère, Christian cache à son fils sa situation. Il ne dit rien non plus au juge, en charge de son dossier. « On est un peu fier » avoue t-il. « On ne veut pas que ça se sache ! … Parce qu’au fond, je n’aurais jamais dû me retrouver à la rue. C’est de ma faute, c’est ma fierté. Je ne voulais demander de l’aide à personne, même pas aux associations où j’ai été. »

Ce n’est que deux ans après, qu’il gagne le procès. Il sort de cette épreuve avec des indemnités et des dommages et intérêts, certes, mais non sans séquelles.

Quand je lui demande comment il a tenu, Christian m’explique : « Je me suis toujours dit : « Aide toi, et le ciel t’aidera. »… Et puis j’étais tellement en colère que j’ai survécu ! »

Aujourd’hui, Christian a 70 ans. Dix ans se sont écoulés depuis le jugement, mais il ne semble pas tout à fait rétabli de cette histoire. Pourtant, au contact d’associations durant ses années de galère, il est ressorti avec une idée : aider et accompagner les autres, pour donner du sens à sa vie. Il devient bénévole à l’Ordre de Malte, puis à l’Armée du Salut, où il distribue des repas pour les personnes à la rue. Il s’investit ensuite à long terme pour les Petits Frères des Pauvres, en accompagnant d’abord une femme âgée isolée, puis en s’occupant du jardin de l’association, et en s’investissant sur la construction d’un projet d’Accompagnement Vers le Logement. Enfin, avec une fidélité hors norme, il sert des repas aux personnes âgées isolées et en grande précarité. « On les reçoit comme s’ils étaient au restaurant » raconte-t-il, passionné par sa mission. Car Christian aime faire plaisir et rendre les gens heureux. Il a trouvé sa place en tant que bénévole.

Un jour, alors qu’il se promène en ville, il recroise un des salariés de l’accueil de jour dans lequel il allait, lorsqu’il était à la rue. Celui-ci vient le voir pour prendre des nouvelles et lui dit : « Pour toi, on a rien fait ! ». Christian lui répond : « Si ! C’est la présence qui est importante. J’avais quelqu’un à qui parler. Toi, tu m’as écouté ! »

Christian est engagé depuis plusieurs années en tant que bénévole aux Petits Frères des Pauvres : « Quand tu accompagnes une personne, tu vois combien elle est contente ! Ca fait du baume au cœur ! »

Si vous aussi vous souhaitez soutenir les Petits Frères des Pauvres, rendez-vous sur leur site !

http://www.petitsfreresdespauvres.fr

FRANÇOISE – « Il fallait que je m’exprime »

Françoise arrive, épuisée, une heure après l’heure de notre rendez-vous. Elle est là pour me partager sa vie, son histoire. Au premier regard, je pourrais croire qu’elle a traversé tous les obstacles pour venir jusqu’ici. N’est-ce pas d’ailleurs la vérité ?

De ses deux sacs, trop lourds pour elle, elle sort d’abord son téléphone, l’air dépitée : Elle n’a plus de crédit et ne pouvait pas me rappeler. Elle me raconte ensuite ses rendez-vous manqués aujourd’hui. Ou était-ce hier ? Celui avec cet hôtel, dans le Sud de Lyon : Pôle Emploi l’envoyait là-bas, car ils cherchent une femme de chambre. Mais c’est trop loin pour elle ! Comment y aller ? De toute façon, elle a raté l’entretien. Elle voudrait bien les rappeler mais ne sait plus le numéro. Alors Françoise a peur qu’on lui coupe le RSA. Il ne faut pas surtout…

Et puis il y a son rendez-vous raté avec cette dame de la Maison de la Métropole. De mon téléphone, elle la rappelle et s’excuse de n’avoir pas pu venir il y a deux jours : « J’ai été hospitalisée. Ma santé est fragile. » explique-t-elle. « A l’hôpital, ils m’ont dit que je ne buvais pas assez, mais je n’ai pas le temps de boire, moi ! Il y a tant de choses à gérer ! »

Françoise connaît la rue depuis 30 ans maintenant et elle est abîmée par cette vie de galère. Oui, elle a bien eu des appartements, mais ça n’a jamais duré. « C’est des problèmes d’entente » me confie-t-elle. Alors, toutes ces années, elle a dormi où elle a pu : dans des MJC, à l’hôpital, dans les sas d’entrée des banques, ou aux lavomatiques… Depuis un an, elle a enfin trouvé refuge chez une amie de la paroisse. Bien sûr, c’est mieux que la rue, mais elle n’aime pas dépendre de quelqu’un. Et elle sait bien qu’elle ne peut pas vivre chez les autres, comme ça, éternellement.

Françoise a 56 ans. Elle a déjà eu des emplois : Dans les espaces verts… En blanchisserie… Femme de chambre… Plusieurs fois, ça l’a sorti de la rue. Mais la vérité, c’est qu’elle ne comprend pas : « A chaque fois qu’on essaie de s’en sortir, il y a quelqu’un pour nous mettre des bâtons dans les roues. C’est de la sorcellerie à ce niveau-là. Pourquoi je me retrouve toujours à la rue ? »

Elle se souvient de son enfance. Son père était absent, et sa maman, ayant un handicap important aux yeux, ne pouvait pas l’élever. Alors c’est elle qui s’occupait de son petit frère… et même de sa mère.

Des années plus tard, les services sociaux ont d’ailleurs placé ses enfants pour ce motif. Ils ont dit à Françoise que sa mère lui prenait trop de temps. Françoise avait déjà perdu un bébé, décédé accidentellement à l’âge de 2 mois, alors ça a été dur ces placements. « Je tenais à mes autres enfants. » s’attriste-t-elle… « Heureusement que la famille d’accueil était bien ! Je ne leur reproche rien ! … Sauf cette fois où ils sont partis en vacances en Italie sans me prévenir. C’était mon enfant quand même ! J’avais le droit de savoir ! »

C’est vrai que c’était dur pour elle ces temps de visite, où l’heure c’est l’heure… 30 minutes et puis c’est tout… « Ça se dit protection de l’enfance, mais c’est comme ça que vous protégez les enfants ? » s’indigne-t-elle. Françoise ne leur montrait pas qu’elle était triste.

Mais elle est fatiguée. Presque au milieu de la phrase, et malgré la force de son récit, ses yeux se ferment : Elle s’endort. Ce n’est qu’après un café que nous reprenons le fil de la discussion.

Avant tout, elle regarde son téléphone. Elle doit rappeler sa fille, celle qui habite à Pau. Elle voudrait tant faire ce long trajet en car pour aller la retrouver, et voir ses petits-enfants. Mais quand pourra t-elle y aller ? Tout est si compliqué…

« Je voudrais être comme tout le monde. » soupire-t-elle « M’occuper de mes enfants, de mes petits-enfants… C’est pas facile avec eux, mais je les aime. Ils me reprochent beaucoup de choses, mais c’est pas leur faute. »

Elle voudrait aussi rappeler son fils : il a essayé de la joindre plusieurs fois : il doit avoir besoin d’argent. C’est un adulte maintenant, mais depuis quelque temps, il est devenu violent. « Il a la haine contre la société » s’inquiète Françoise. « Il est capable de faire n’importe quoi. Il a tout cassé dans son appartement… Il faudra qu’il s’explique avec l’organisme HLM… » Françoise se demande ce qu’elle peut faire pour lui. Lui donner 20 euros peut-être ? Après tout, elle est sa mère, c’est son rôle de l’aider. Et même s’il est violent ? Et même si elle n’a rien ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus.

Plus jeune, Françoise aussi a eu une période empreinte de violence. « A force de connaître la rue, la misère, j’avais de la rébellion en moi. Je voulais me bagarrer. Il fallait que je m’exprime. » C’est finalement sa foi en Dieu qui la sort de cet engrenage, lorsqu’elle entend un jour une voix lui dire : « Qu’est ce que tu fais là ? Ce n’est pas ta place! ». Par la prière, Françoise parvient à s’apaiser.

« Je prie beaucoup. » explique-t-elle. « Si je prie pas, je suis foutue. Si j’ai pas Dieu, je suis rien. Et ma croyance envers le seigneur me permet de ne pas être égoïste. De partager avec l’autre. »

Françoise repense aux deux hommes qui ont partagé sa vie. Son premier mari avait un problème avec l’alcool. « Mais je ne lui en veux pas » ajoute Françoise. « Lui aussi, il a eu un parcours difficile. ». Le deuxième était bipolaire. Hospitalisé en hôpital psychiatrique, il est devenu violent. Françoise a bien essayé de dire aux soignants que son mari n’était pas comme ça d’habitude, que c’était les médicaments. Mais ils n’ont rien fait pour arrêter. « Ils sont pas assez à l’écoute des patients dans ces hôpitaux. » Françoise trouve ça inadmissible.

C’est important pour elle de parler de tout ça. Elle a même fait du théâtre à ce sujet. Son sourire doux s’illumine lorsqu’elle parle des ateliers de slams, d’écriture, de chorale ou de théâtre, qu’elle a pu suivre avec les associations qui la soutiennent. « Ça me permet de m’évader de mes soucis, de mes problèmes. » … Et de faire passer des messages importants.

Alors oui, je peux dire que Françoise a traversé tous les obstacles pour venir à ce rendez-vous : « Des choses terribles » me dit-elle. Mais en s’exprimant, elle a pris sa place. Et de sa parole, riche et généreuse, naissent de précieux enseignements.

Françoise tient à remercier La Maison de Rodolphe (anciennement appelé Relais SOS) : « Ils m’ont bien remonté le moral. Ils m’ont fait faire des ateliers théâtre, des ateliers d’écriture, pour que je reprenne goût à la vie. J’oublie pas tout ce qu’ils ont fait pour moi ! »

La Maison de Rodolphe, gérée par le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri, est un centre d’hébergement et un accueil de jour destiné à aider les personnes isolées, les hommes avec chiens et les familles en détresse à retrouver leur autonomie personnelle et sociale. A titre d’exemple, au mois de juillet 2021, 259 personnes ont pu se rendre à l’accueil de jour.

Pour en savoir plus sur cette association : www.fndsa.org

SOLANGE – « Juste ou injuste »

Il y a du soleil dans la voix de Solange ! Un franc-parler chaleureux, qui inspire la confiance ! Et de l’humour parfois … comme lorsqu’elle me parle de sa grosse addiction… au tricot !

Pourtant, la vie de Solange est une vie cabossée. Placée à l’âge d’un mois, « pupille de la nation », elle ne comprend pas ses parents : Pourquoi l’ont-ils mise au monde, si c’est pour ne pas lui laisser de place ? Solange a ainsi dû vivre en foyer, puis chez une « nourrice » toute son enfance. C’est elle qui lui a appris tout ce qu’elle sait aujourd’hui. C’est aussi vers elle qu’elle se tournait si elle avait une question ou besoin de soutien. « C’était ma nourrice ma mère… ». Il y a une grande reconnaissance, mais aussi de la souffrance, dans ce constat.

Pourtant, avec le recul, Solange se rend compte aujourd’hui combien ce placement l’a protégé, l’a sauvé. Son père n’a t-il pas abusé de sa grande sœur ? Ne s’est-il pas « passé des choses » lorsqu’ils dormaient chaque nuit dans le même lit ? Comment lui pardonner, lui qui a sali sa sœur aujourd’hui disparue ? Elle ne peut pas.

Solange doit se rendre à l’évidence : Ses parents ont toujours été des étrangers pour elle. Si bien qu’à l’âge de 16 ans, ils font pour elle une demande d’émancipation de mineur . « C’était la preuve que je n’étais pas voulue. On ne fait pas cette chose-là normalement quand on aime ses enfants. » La rancœur et l’incompréhension ne cesseront de tourmenter sa vie d’adulte.

A 16 ans, Solange se met en ménage avec un homme qui tombera vite dans l’alcool. « Je me suis débrouillée comme je pouvais pour élever mes enfants. » dit-elle. Elle en aura 7, de deux pères différents, ainsi que deux adoptés (les enfants de son ex-mari). «Ils sont 9. » m’explique t-elle. « Mais chez nous il n’y a pas de demi ! Non, non, c’est une fratrie ! Si il y en a un qui a un soucis et que l’autre peut l’aider, il le fera. Entre frères et sœurs, ils se soutiennent. Et moi aussi, si j’ai besoin d’un soutien, je peux compter sur eux. On s’aide mutuellement. Ça, c’est une chose que j’ai été capable de leur donner, de leur faire comprendre ! Qu’il faut s’aider entre nous ! ».

Suite à des soucis personnels, Solange vit plusieurs années dans un foyer accueillant des personnes en précarité, femmes battues, ou parents dont les enfants sont placés. « Cela m’a été d’une grande aide » me confie-t-elle. Mais lorsque je lui demande plus d’informations sur cette période, elle répond d’un air amusé « Joker !». Et son rire laisse éclore la lourdeur de ce qui est ici caché.

Pourtant, Solange a su faire quelque chose de tout cela. « Ma vie fait ma force » dit-elle avec fierté. Et elle peut être fière Solange ! C’est une femme généreuse. Engagée. En guerre contre la précarité. Elle pense particulièrement à toutes ces personnes qui ne touchent pas leurs droits actuellement. A toutes celles qui ne reçoivent pas de réponse des administrations débordées. Cela lui est arrivé récemment : Plus d’allocation pendant plus de 4 mois, et pas de réponse de la CAF, malgré un dossier bien rempli. De loyers impayés en loyers impayés, elle se met alors à recevoir des lettres d’expulsion de son logement. « C’est normal. Je les comprends. Ils font valoir leur droits ! … » Elle tente tant bien que mal de faire valoir les siens. C’est hélas uniquement lors de l’intervention de l’assistante sociale qu’elle reçoit enfin une réponse de la CAF. « Pourtant je sais remplir un dossier !» s’indigne-t-elle. « Il y a justice et injustice ! »

Aujourd’hui, Solange s’exprime dans des textes de slam, qu’elle écrit pour se libérer d’une histoire difficile. Elle partage volontiers l’un d’eux pour faire entendre sa voix: « Juste ou injuste ? Que tout le monde n’ait pas les mêmes droits aux logements ? Juste ou injuste ? Qu’un humain maltraite un enfant qui est jugé ? Juste ou injuste ? (…) » Sa liste est longue, et ne s’arrêtera pas au point final qu’elle a posé.

Alors oui, Solange a une vie difficile… Mais n’éclaire-t-elle pas les autres de son expérience, de son dévouement, de sa rage de dire les choses pour faire avancer la société ?

Dans le foyer où elle a vécu, elle fait ainsi partie du Conseil de la Vie Sociale. « J’ai voulu en faire partie, parce que les éducateurs c’est bien, mais on se sent jugé. Il y a des choses qu’on ne leur dit pas. Les résidents du foyer pouvaient me dire à moi ce qu’ils ne pouvaient pas leur dire. »
Elle s’engage aussi au Conseil Régional des Personnes Accueillies (CRPA), auprès de la Fédération des Acteurs de la Solidarité. Lors de sa première réunion, elle constate avec étonnement qu’aucune femme n’y est élue. « Où sont les femmes ? (C’est ma devise…) » ajoute t-elle en riant. Elle est alors élue, pour y défendre avec vigueur trois thématiques, qui lui tiennent particulièrement à cœur : « Je me battrai pour les droits des femmes. Pour les droits des jeunes de 18 à 25 ans. Et pour les droits des personnes handicapées. »
Et Solange ajoute, comme pour conclure : « Ca m’a donné tellement de force le bénévolat ! Alors si je peux donner… je le fais ! Ce que j’ai appris, je veux le donner à d’autres ! »

Solange entretient une longue histoire avec l’ADEFO (Association Dijonnaise d’Entraide des Familles Ouvrières).
Alors qu’elle n’avait qu’une dizaine d’années, elle a tissé des liens avec cette association qui proposait aux familles en précarité des vacances loin de leur quotidien. Elle a pu en profiter.
Devenue mère, c’est ses enfants qui ont bénéficié de ces départs en vacances, loin « des cages à poules » qu’étaient leurs quartiers.
C’est aussi là qu’elle a trouvé du soutien pour les accompagner dans leur scolarité, grâce à des étudiants qui proposaient de l’aide aux devoirs, ou d’autres activités.
C’est enfin l’ADEFO qui l’a accueillie au sein d’un de son foyer Blanqui (CHRS) : « Ca n’était ni plus ni moins la dernière chance avant de vivre dehors. » Elle y fait aujourd’hui partie du Conseil de la Vie Sociale.
L’ADEFO a soutenu Solange tout au long de sa vie. « Ca a été pour moi mon cordon ombilical ».

Pour en savoir plus sur l’ADEFO :

https://www.adefo.asso.fr

PASCALE – « Au-delà de tout »

Pascale a 67 ans. Elle aime la vie. Elle aime cuisiner, chanter. Faire plaisir aux autres en somme. Donner d’elle-même !

Donner, oui. Jusqu’à accueillir chez elle sa petite sœur trisomique, et s’occuper d’elle jour et nuit, depuis la mort de leurs parents il y a 7 ans. Oui, simplement aider. Être là pour les autres. Jusqu’à s’oublier elle-même parfois.

Dans sa petite maison HLM de l’Île d’Yeu, avec la charge de sa sœur handicapée, elle retrouve pourtant un peu de calme et de détente, après une vie bien mouvementée… Une vie de courage face aux difficultés… Fuir un mari violent avec deux jeunes enfants, ne pas savoir où aller. Mener une vie de débrouille, de squats en expulsions, de petits boulots en accidents de la vie…
Mère courage. Sœur courage. Elle n’a jamais cessé de se battre.

Bien sûr elle le sait, elle n’a pu supporter ces années de galère que grâce à l’Amour qu’elle a pu recevoir dans sa vie. Notamment de sa petite sœur handicapée. Et de ses enfants bien sûr, le moteur essentiel de sa vie !
Elles sont là ses ressources ! L’Amour… De sa famille. De la nature…

Alors, maintenant, Pascale se laisse un peu profiter de la vie :
S’occuper de son jardin. Admirer un instant une petite araignée rose… « Une toute petite araignée, rose-rose, un petit triangle, avec des gros yeux. Toute petite au milieu des herbes, mais si jolie. » Elle, qui pourtant a toujours été arachnophobe, peut aujourd’hui tomber en admiration devant des araignées extraordinaires…
Saviez-vous qu’à la peur, nous pouvions répondre l’émerveillement?

Oui, émerveillée Pascale ! Et passionnée ! De couture, de bricolage, de dessin, de plantes… Elle aime faire de ses mains, simplement. Et avec tout son cœur.

Quand à la question de sa place dans la société, elle répond en riant : « Moi je suis heureuse de chanter ! C’est agréable ! Ca m’enlève tout le stress. Et en plus ça peut apporter de la joie aux autres ! Et ça c’est important de pouvoir apporter de la joie aux autres ! »

Plus jeune, Pascale a chanté dans les bistrots Parisiens, pour se faire trois sous. Cela n’a pas toujours marché. Parfois elle est tombée sur des patrons ou des clients peu corrects. Elle a souvent donné sans rien recevoir en retour. Mais elle a tant aimé chanter pour les autres !

C’est vrai, dans sa vie elle ne s’est pas toujours entourée de douceur. « Mais j’aime la nature humaine » confie-t-elle, « et même si j’en connais les côtés les plus sombres, j’ai toujours espoir. »

Voilà. Donner et aimer. Au-delà de tout.
Car pour Pascale, le reste importe peu… L’Amour. Toujours l’Amour !

Pascale tient à remercier « Chocolat », ce monsieur qui l’a aidé en lui donnant 5 francs lorsqu’elle s’est retrouvée à la rue avec ses enfants, au début des années 90.
Pascale le connaissait, car lorsqu’elle était comptable, elle participait à la distribution de repas pour des personnes en situation de précarité avec l’association Ramasse Miettes. Chocolat était un homme sans abri qu’elle avait rencontré là-bas.
Lorsque plusieurs mois plus tard, elle l’a recroisé par hasard dans la rue, alors qu’elle n’avait plus de logement ni de travail, il a souhaité lui donner tout ce qu’il avait.

LIONEL – « Rescapé de la rue »

30 ans de rue, ça use un homme. Lionel en témoigne. 30 ans à vivre sur le bitume, au regard de tous. A ne dormir que d’un œil, que d’une oreille, et à être en alerte, toujours. 30 ans à faire la manche pour survivre, à trouver des petits boulots d’un jour, à droite, à gauche, passant d’aide-géomètre à gardien de troupeau, ou de pisciculteur à barman… 30 ans à prendre des risques pour sa santé en trouvant refuge dans l’alcool et la drogue, et à manquer de mourir parfois. 30 ans à quadriller les routes de France, pour ne pas rentrer dans le moule que la société impose. 30 ans à être libre, puisque c’est la seule chose qui reste.

30 ans de rue, jusqu’à ce mois de janvier 2020, où Lionel est enfin accueilli dans une pension de famille, à quelques kilomètres de Lyon. Là, dans son petit studio, il peut enfin se poser, se reposer, après sa cure qui l’a sorti des ravages de l’alcool. Un vrai « rescapé de la rue » dit-il. Pourtant, jamais il n’oubliera ceux qui y sont encore, ceux qui y sont restés. Car pour lui ils ne sont pas un souvenir : Ils sont sa vie, encore aujourd’hui.

Alors Lionel continue de fréquenter « la zone », comme il l’appelle. Il ne les lâchera pas. Et il met un point d’honneur à changer les regards que les gens « jettent » sur les gens de la rue. « Il y a beaucoup d’endroits où si vous êtes à la rue, c’est comme si vous aviez la peste et le choléra en même temps. » confie-t-il, écœuré. « Il faut que ça change. On est comme tout le monde ! »

Balloté de famille d’accueil en famille d’accueil depuis sa petite enfance, maltraité dans chacune d’elle, Lionel raconte : « Moi j’ai été à la rue parce que les familles d’accueil n’en avaient rien à foutre de moi ! Je pouvais me barrer 2 ou 3 jours quand j’avais 12 ans, ils s’en battaient la cacahuète ! J’étais simplement un revenu pour eux ! Quand j’ai été majeur, j’avais 10 ans à la rigueur ! Parce qu’il a fallu que j’apprenne à me démerder très tôt tout seul. J’allais zoner là où je trouvais un peu de chaleur, un peu de compréhension. (…) Au niveau Amour des gens, j’ai appris tout ça en étant à la rue en fin de compte ! »

Enfant, Lionel fait l’école buissonnière : il ne se retrouve pas dans ces apprentissages, qui l’enferment dans un moule, et tentent de le formater. Il quitte l’école à 14 ans, bercé par des utopies anarchistes, qui ne le quitteront plus. Mais Lionel tient à redonner de la valeur à ce mot : Anarchie . Il explique : « L’anarchie, c’est ne pas être d’accord avec un mode de vie qui est imposé, et qui ne convient pas à tous. C’est une réflexion être anarchiste ! Sur ce qui pourrait changer ! C’est pas tout de suite fracasser !»

Car si Lionel a en lui une colère immense, prête à exploser pour marquer les esprits, c’est aussi un homme réfléchi et cultivé. « Si on veut un bien-être pour tout le monde, il faut s’y mettre tous. » dit-il. « Ce n’est pas réservé à quelques-uns de préparer le terrain, pour que les autres soient bien. Tout le monde devrait être concerné ! »

Ses convictions, Lionel les tient de ses lectures, où il a trouvé refuge dès le plus jeune âge : « Je lis beaucoup de livres, et ça m’a permis d’apprendre beaucoup de choses. Dans les bouquins il n’y a personne qui dit « ça sera comme ça !». Vous avez des avis différents : Il y a le pour, il y a le contre. La lecture c’est sensationnel. Voilà quelque chose qui devrait être obligatoire ! » lance-t-il dans un rire, se souvenant qu’il est anarchiste. Et il ajoute, plus grave : « Et ça devrait surtout être à la portée de tous ! »

Car depuis son plus jeune âge, Lionel a le soucis des plus démunis. Il crée ainsi une association, à l’âge de 20 ans, dans le domaine de l’insertion et de la précarité. Cette expérience ne dure qu’un temps, car Lionel doit partir à l’armée faire son service, mais l’association existe encore aujourd’hui. Pour cela, Lionel ne cherche pas de reconnaissance, pas de lauriers, mais pourtant il le sait : il a laissé son empreinte.

Alors oui, Lionel a connu des passages en prison, des cuites à tomber raide à terre (peu importe où, puisque c’est l’alcool qui décide), des descentes sombres dans les affres de l’héroïne… et rien de tout cela n’est anecdotique. Pourtant, rien de tout cela n’est essentiel non plus lorsque l’on rencontre Lionel. Car ce qui compte n’est-ce pas ce lien, qu’il entretient avec ses camarades de la rue, avec le soucis constant de les aider à se relever ?

Car lorsqu’il croise une personne sans-abri, Lionel tente toujours de la rediriger par rapport à sa demande, à sa situation. De par son expérience, il connaît bien les circuits associatifs, et il sait ce qui peut correspondre à chacun. Avec son sens du contact, et son franc-parler, il en a accompagné plus d’un, en étant simplement à leur côté.

Au fond, du haut de ses 55 ans (« L’alcool conserve bien les cornichons » lâche-t-il dans un rire), Lionel est une sorte de travailleur social à la marge, non rémunéré, sans structure, sans association… Mais il a cette expérience intérieure de la vie à la rue, de ses rouages, de sa réalité, et cette détermination à en faire profiter les personnes en galère.

« Il y a cette confiance à donner à ces personnes-là, qui n’ont plus confiance en elles, qui se sentent rejetées, qui se rejettent elles-mêmes. C’est un parcours qui est très long. Mais la personne se rend bien compte au bout d’un certain moment qu’il y a des possibilités de s’en sortir ! Parce que beaucoup croient que s’ils sont à la rue, c’est à vie. Alors qu’on n’est pas à la rue pour toute la vie, c’est pas vrai ! »

Lionel en est la preuve. 30 ans de rue oui… mais épaulé par d’autres, il a pu s’en sortir.

Lionel tient à remercier « La rencontre », ce lieu d’accueil de jour, ouvert par le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri.
« La rencontre, c’est un refuge pour ceux qui n’en ont pas. Et c’est ouvert à tous. Sans distinction. Je l’ai fréquenté 12 ans ! Je fais partie des murs en fin de compte ! Je les remercie pour tout ce qu’ils ont fait pour moi !

Pour en savoir plus sur le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri :

www.fndsa.org

Vous souhaitez découvrir davantage le témoignages de Lionel ? Voici quelques extraits de son entretien du 26 février 2021 :

Sur son enfance en famille d’accueil :
J’ai été balloté en famille d’accueil quand j’étais petit. Mais j’avais pas le droit de les appeler « Papa » ou « Maman » dans les familles d’accueil, sinon je prenais une raclée, ni plus ni moins.
Pour avoir la tranquillité, ils trouvaient rien de mieux que me faire picoler. A 6 ans, pour avoir la paix, on me faisait boire un peu de gnôle avec du sucre… ou une petite goutte de vin rouge… Et puis, comme à la campagne tout est ouvert, moi j’allais me servir carrément au fût après. A chaque fois que je m’étais pris une raclée pour je ne sais quoi, je descendais, pour aller boire mes deux chopines de rouge, après j’oubliais ce qui s’est passé.
Parce que moi, dans les familles d’accueil que j’ai eu, l’affection non. A par les coups. J’étais qu’un chiffre en fin de compte.
Ça c’est dur, mais ça ne me quittera jamais. Mais c’est pas pour ça que je leur en veux. Pour moi, c’est des gens qui n’ont pas compris. Et c’est pas spécialement de leur faute non plus, c’est la faute à l’Etat. Parce que c’est bien beau de placer des gamins comme ça, mais il faudrait peut-être faire des enquêtes un peu plus approfondies avant.

Quand j’ai été majeur, j’avais 10 ans à la rigueur. Parce qu’il a fallu que j’apprenne à me démerder très tôt tout seul. Bon ça va, j’ai eu quand même ce privilège d’être à la campagne, donc je mourais pas de faim c’est clair, parce qu’il y a toujours ce qu’il faut à la campagne. Il y avait des vieux paysans chez qui parfois j’allais me réfugier. Je faisais leur jardin, et en échange ça me faisait un plat chaud à manger. Et puis à la campagne c’est pas les produits qui manquent, entre les arbres fruitiers et tout ce qui s’en suit… Mais je veux dire, au niveau Amour des gens, ben non, j’ai appris tout ça en étant à la rue en fin de compte.

L’assistante sociale de la DDASS passait une fois par an, mais j’étais fringué comme les autres enfants, et puis fallait faire hyper attention à ce que je disais. Si j’avais le malheur de parler, j’étais mort. Je me serais fait tuer si j’avais eu le malheur de parler à l’assistante sociale.

Sur la création de son association dans le domaine de l’insertion, à 20 ans :
Je sortais de prison et je suis tombé dans un foyer : L’Escale. Et là-bas, ils avaient des usagers, mais ils avaient pas vraiment de travail à leur proposer. Et puis à l’époque on restaurait une petite fermette pour faire des chambres individuelles, et moi on m’a proposé de travailler à 10 francs de l’heure, 4 heures par jour, ça m’a fait rire ! A la rue, en une heure je faisais le double !… Façon de parler. Donc la directrice m’a dit « si vous êtes aussi malin, vous n’avez qu’à me proposer quelque chose. »
Moi à l’époque j’étais ébéniste, menuisier, charpentier. Et j’ai fait quelques démarches. J’ai été voir la MSA, et en fin de compte c’est grâce à la MSA que j’ai pu créer cette association. Précarité insertion. Je faisais de la prestation de main d’œuvre dans le cadre de l’agriculture. Je me suis présenté avec une liste des travailleurs de la ville de Valence, dans la Drôme. Et j’ai dit : « priorité ».
Je téléphonais aux agriculteurs. Je leur disais « il vous faut de la main d’œuvre pour vos récoltes ? ». Ils me disaient « oui », je leur disais « vous tracassez pas, dites-moi le nombre de personnes que vous voulez, je vous les amène sur le chantier ».
Petit à petit on s’est agrandi. On a acheté des véhicules pour pouvoir amener les mecs sur les chantiers. Maintenant ça fait 4 étages, alors qu’avant c’était juste une petite fermette. Et moi je me suis fait virer parce que en 88 je suis parti à l’armée.
Quand j’ai voulu reprendre mon travail, on m’a dit que je correspondait pas du tout à l’image de la boîte… Alors que c’est moi qui l’ai crée. L’association existe toujours. J’ai laissé tombé et je suis parti.

Sur ses petits boulots :
Des boulots j’en ai fait un paquet… Il y a eu cette association que j’ai crée… Et j’ai été bucheron… J’ai travaillé en électricité… J’ai été aide-géomètre… Qu’est ce que j’ai pas fait surtout, ce serait plus rapide ! J’ai travaillé en restauration, j’ai été barman (malgré ma dépendance avec l’alcool). J’ai été pisciculteur (on faisait du saumon et de la truite fumés pour les fêtes de fin d’année, on avait 9 étangs de pêche). J’ai fait de la construction de gîte ruraux…

Beaucoup de boulots se sont fait quand je tapais la manche. Moi je faisais la manche, mais souvent à la rencontre ! Le « tape-cul » (ce qu’on appelle vulgairement le « tape-cul » dans le milieu de la rue), j’aime pas trop : Être assis et attendre, j’aime pas. J’ai besoin d’aller au contact des gens. Si ça accroche, ça accroche. Si ça accroche pas, je passe au second et ainsi de suite.

Donc j’ai eu beaucoup de travail en croisant des gens dans la rue qui me proposaient du travail, et à partir de là, je disais on va voir ce que c’est… J’ai fait des tas de boulots : tout ce qui pouvait se proposer et qui me plaisait. 100% au black… j’ai eu des travails déclarés aussi mais c’est pas mon truc moi le bureau, les horaires et tout…
Et puis maintenant je me suis calmé, mais sinon à l’époque si je voyais que ça accrochait pas à un endroit, hop j’allais un petit peu plus loin. Voilà ! La vie de bourlingueur (rires) !

Une rencontre qui marque :
J’ai eu une période où je me piquais. A l’héroïne. J’ai bouffé tous les produits imaginables qui existent… et je remercie le bon Dieu, sans y croire (je suis agnostique) !
J’étais dans une période où je me défonçais la gueule ni plus ni moins, et cette personne m’a séquestré ! Pour me sevrer tout simplement !
Au début je suis resté enfermé quand même un mois… En pleine campagne, dans un lieu désertique. Y avait rien autour. Il m’amenait à manger, et j’étais enfermé dans un local. J’avais l’eau quand même. Il faisait pas froid. Je manquais de rien, mais j’étais privé de sortie. Je voulais le tuer moi à l’époque. J’étais en manque, donc j’avais qu’une envie c’était le tuer. Mais quand j’ai réussi à être sevré, en fin de compte c’est devenu la personne la plus adorable du monde pour moi (rires). Lui avait réussi son pari. Et moi de mon côté j’ai réussi à décrocher. Donc c’est devenu une personne très importante pour moi.
J’ai arrêté la seringue. Et c’était la plus belle chose qui pouvait m’arriver : décrocher.
Lui c’était un ancien troubadour, bourlingueur, il avait eu ce problème de came aussi. C’est quelqu’un qui l’avait aidé aussi. Donc il a reconduit par où il était passé.
Ça a marché en ce qui me concerne, mais ça a été très dur. J’étais fou. Je me cognais de partout dans les murs. Je cassais tout ce que je pouvais casser. Je l’aurais tué à cette époque-là. Et après c’est devenu mon idole, parce qu’il m’a sorti de ce merdier !
C’est un bon souvenir. Et c’est quelqu’un que j’oublierai jamais ! Parce que grâce à lui je suis encore en vie. Parce que si j’avais continué comme à l’époque, je serais plus là depuis longtemps déjà. Je lui dois un grand grand merci !

Sur l’alcool :
L’alcool c’est peut-être la pire des drogues. Parce qu’elle est tolérée déjà, rien que ça. Alors que c’est elle qui fait quand même le plus de dégâts, il faut le préciser. A tous les niveaux. C’est ce qui cause des accidents, c’est ce qui cause le plus de violence aussi dans les familles, c’est un poison l’alcool en fin de compte. C’est le pire poison parce que ça désinhibe tout. Personne peut dire « moi je suis fier de boire », non. On ne peut pas être fier de boire, sachant que ça rend con, méchant, et qu’on a plus sa tête. Donc non, on peut pas être fier de dire « je picole ». Non. L’alcool c’est un poison, et c’est le pire des poisons.

J’ai un surnom, « le yéti ». « Le yéti » ça correspond à cette période de bras cassé… La période où j’étais fou, où je me détruisais moi-même. Parce que c’est quand même très autodestructeur ce que j’ai vécu aussi. Le fait de… d’avoir été mal aimé, j’ai fini par me détester moi-même aussi. Par me dire « si les gens te détestent, c’est qu’il doit y avoir une raison ». Mais je m’en suis sorti aussi. J’ai su piétiner cette image et en chercher une autre. Me dire que j’étais pas pire que tout le monde. Que j’étais monsieur tout le monde! Ni plus ni moins. Que j’étais un homme qui essayait de trouver son chemin, parmi tous les décombres de la vie.
Depuis que j’ai arrêté de picoler « le yéti » est parti aussi. Maintenant c’est Lionel.

Sur sa cure :
J’ai fait 5 mois d’hospitalisation. Quand je suis ressorti, j’avais cette crainte de retrouver mes habitudes ! Mais le fait qu’il y ait eu le confinement, ça a choisi pour moi en fin de compte (rires).
Je suis arrivé ici le 31 janvier 2020, et au mois de mars on était confiné ! Donc j’ai eu de la chance, parce que moi le confinement ça m’a freiné sur le fait de ressortir et de retrouver tout de suite la vie normale, avec ce danger de replonger aussi. Ce confinement a prolongé ma post cure, donc mon abstinence, et voilà c’est le seul truc bénéfique que je peux retenir de la pandémie (rires), sinon elle fait chier tout le monde, on est d’accord ! Mais voilà moi ça m’a aidé quelque part !

Sur son envie d’accompagner les autres :
Je connaissais pas les pensions de famille. Ici, je suis un peu le confident de tous. Chacun passe ici prendre un café, me raconte ses petits soucis. Ca me fait rire ! C’est mignon ! Et puis j’essaie de les réconforter. Ou de les engueuler parce que des fois je les engueule. Je leur dis mais « écoute arrête de te plaindre, tu as tout. Tu touches la Cotorep. T’as un chez toi. Penses à ceux qui n’ont rien et qui aimeraient bien avoir ta place. Alors avant de te plaindre réfléchis bien. » Parce que je ne fais pas que des compliments non plus !

Moi par rapport à ce que j’ai vécu, j’essaie de faire un maximum pour les autres aussi. Tout le monde a le droit à sa chance. Moi je l’ai eu parce que les choses se sont produites, et j’en ai pris conscience au bon moment. Si moi j’ai pu le faire, je me dis que n’importe qui peut le faire aussi. Et ça aussi c’est très important : que ces gens-là ne baissent pas les bras. Et pour pas baisser les bras, il faut être accompagné. Parce que si on laisse les personnes toutes seules, elles s’enfoncent d’avantage. Elles périssent. Ni plus ni moins. C’est pas dépérir. C’est périr.

Sur la vie à la rue :
Moi j’ai aidé des gens sans vouloir m’aider moi-même. Donc c’est contradictoire comme truc. J’ai sorti des gens de la merde, alors que moi j’y étais jusqu’au cou. Et j’avais pas spécialement envie de m’en sortir non plus. Je me disais « si je change trop par rapport à eux, il ne va plus y avoir cette écoute ». Parce que c’est un tout petit cordon qui est très fragile la confiance que les gens ont entre eux dans la rue.
J’ai eu l’occasion de m’en sortir parce que je suis très têtu. Et puis la rue ça use énormément la santé aussi. J’ai failli y rester quand même deux ou trois fois. C’est pas l’heure, donc je persiste (rires) et je continue, à fond !

Sur l’importance de la communication :
On s’étonne qu’il y ait des guerres entre pays, mais déjà il y a des guerres entre voisins ! Tout ça parce qu’il n’y a pas de communication, les gens ne se connaissent pas. Ils ne se sont jamais parlé, mais ils se détestent ! Et ils en sont sûrs ! Ils se détestent pourquoi ? Parce qu’ils sont pas pareil !

Il faudrait qu’il y ait un peu plus de compréhension. Donc c’est surtout la communication qui manque en fin de compte. Les gens ne communiquent pas entre eux. Et on s’étonne qu’il y ait des bagarres dans les rues, mais c’est logique.

Ils arrivent même à se faire la guerre de palier à palier. Alors comment voulez-vous que des gens qui vivent dans la rue 24 heures sur 24…
A la rigueur je trouve qu’ils [les gens de la rue] montrent même l’exemple de ce que c’est de … supporter les autres ! Parce qu’ils sont en permanence en train de supporter le regard des gens, et les autres qui sont comme eux !… Et les gens qui ont tout pour être heureux, trouvent les moyens de se faire la guerre entre eux ! C’est le monde à l’envers ! Et d’où le fait que j’insiste bien : la communication ! C’est très important. Tant que les gens ne communiquent pas, on ne pourra pas avancer.
Ça concerne tous les milieux. C’est pas parce que quelqu’un a un costard cravate qu’il est plus intelligent ou mieux que quelqu’un qui est en hayon. Il faut arrêter de se faire des images aussi.

Mais bon c’est un travail compliqué. Parce que ça ne repose pas sur les épaules d’une personne. Il faut que ça repose sur les épaules de tout le monde. Et tout le monde n’est pas prêt à recevoir ce poids, et beaucoup sont loin de comprendre ce qui se passe. On est trop lobotomisé, robotisé, pour s’occuper d’autre chose. On est trop perso en fin de compte. On pense trop à soi-même et pas assez à ce qui nous entoure. Et c’est ça qui est grave, parce que on vit quand même tous ensemble. Et au lieu de planter chacun sa petite racine chacun de son côté, ce serait bien qu’on le fasse ensemble. Ce serait beaucoup mieux.

LÆTITIA – « Une voix s’élève »

Il y a des voix qui s’élèvent et qui veulent compter. Celle de Lætitia en est une.

Lætitia a 42 ans, 3 enfants, et 290 euros par mois pour vivre. Ou plutôt survivre. Alors elle a décidé de parler : « Il faut que ceux qui sont dans la précarité soient entendus, écoutés. » clame-t-elle.

Pourtant, lorsqu’elle était enfant, Lætitia ne parlait pas. Pas du tout. Jusqu’à l’âge de ses 9 ans, elle n’était que silence : Motus et bouche cousue. Elle raconte que tous les professionnels de l’éducation, ne sachant que faire d’elle, voulaient alors la mettre en IME* (établissement accueillant des enfants atteints de handicap mental ou présentant une déficience intellectuelle). Mais sa mère, convaincue que sa fille n’avait rien à faire là-bas, s’est battue pour qu’elle n’y aille pas. Pour qu’elle s’en sorte. Contre toute attente, c’est à 9 ans que Lætitia a commencé à parler. Loin de son père violent. Hébergée avec sa mère et sa sœur dans une résidence pour femmes battues, la parole a pu se libérer. Enfin.

Lætitia ne se taira plus. Une soif de justice et d’égalité, la pousse aujourd’hui à se confier sur sa vie difficile, mais toujours entourée de l’Amour de sa maman et de sa sœur. Une vie précaire, certes, mais où l’on ne baisse pas les bras.

Alors, Lætitia se souvient. Au primaire, elle est orientée dans une classe « perfectionnement » avant d’intégrer la SEGPA* (classe accueillant les jeunes présentant des difficultés scolaires importantes). Elle y trouve sa place grâce à une maîtresse compréhensive, qui avance au rythme de ses élèves. « Des fois je faisais mes exercices de mathématiques en trois jours, parce que j’y arrivais pas. » avoue Lætitia. Mais elle se souvient encore de cette maîtresse si patiente, si juste, et qui lui a permis de se sentir fière de chacune de ses réussites, malgré les difficultés.

Et cela fera partie de ses convictions ensuite : Laisser les jeunes s’en sortir par eux-mêmes. Leur faire confiance. Les accompagner oui, mais ne pas faire à leur place. C’est ce qui a construit Lætitia.

Depuis, à force de travail et de persévérance, elle a obtenu plusieurs diplômes : son CAP Hébergement, son CAP Employée familiale, son titre professionnel de Gouvernante, mais elle n’a pas le bac, regrette-t-elle. « Si, j’ai deux bacs d’évier !» glisse-t-elle avec humour. Mais avec ceux-là, comment accéder aux postes dont elle rêve ?

Car Lætitia voudrait travailler dans l’accompagnement des jeunes qui sortent de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) : Ces enfants qui se retrouvent à l’âge de 18 ans, à la porte de leur foyer ou de leur famille d’accueil, souvent sans famille pour les aider. Pour Lætitia, cette situation est simplement inconcevable. Impossible. Elle le sait, car ses deux premiers enfants, ses jumeaux, ont eux-mêmes été placés, presque jusqu’à leur majorité. Et à 18 ans, c’est chez leur mère qu’ils sont revenus. Malgré sa précarité, elle les a accueillie bien sûr, mettant fin au déchirement qu’avait été ce placement pour elle. Et malgré son manque de moyens évident, elle a aussi hébergé deux jeunes amis de ses enfants, eux aussi sortant de l’ASE, et sans hébergement. « Je n’aime pas voir un jeune comme ça, à la rue. C’est pas possible ! » C’est alors elle qui leur fait découvrir les APL, la Sécurité Sociale, le compte AMELI, ou la rédaction de CV… Si elle n’a rien d’une spécialiste, elle se met simplement à leur hauteur, pousse les portes avec eux, et tente de les orienter, au mieux. Telle une mère pour ses enfants…

Si Lætitia garde un souvenir amer de son expérience avec l’Aide Sociale à l’Enfance, elle se souvient de cette période comme d’un moment fondateur : Oui, elle est capable de s’occuper de ses enfants ! La violence du placement guérit petit à petit, et elle essaie de rattraper avec eux le temps perdu…

Mais son plus jeune fils, Steven, vit actuellement chez son père, dont elle est séparée : « Financièrement je peux pas garder Steven. J’ai le projet qu’il revienne, mais c’est compliqué. »
Pour Lætitia, cette situation financière gâche la vie de famille. « Pour les 20 ans de mes enfants, j’ai pas acheté quelque chose, parce que je pouvais pas. Pour l’anniversaire de Steven, pareil. Je me suis mis avec ma sœur. J’ai pas pu ! … On dit que l’argent ne fait pas le bonheur ? Un petit peu quand même ! L’argent fait un peu le bonheur parce qu’on peut gâter un peu nos enfants… » Car Lætitia le sait : Y a-t-il plus grand bonheur que de rendre les autres heureux ?

Mais malgré ces séparations subies, la famille de Lætitia est une famille unie, et elle est maintenant grand-mère ! Elle accueille chez elle son fils, sa copine, et leur petit bébé de 4 mois à peine, le temps qu’ils trouvent un logement à eux.
« Ma famille, mes enfants, mes amis, ils sont ma bulle de force » confie-t-elle, déterminée à avancer, et à trouver des solutions malgré tous ses malheurs.

De retards de loyer en risque d’expulsion, de problèmes de santé en recherche d’emploi, d’aide alimentaire dérisoire en dossiers de la CAF complétés, re-complétés, re-re-complétés (Lætitia ne perçoit pas le RSA actuellement suite à un problème administratif), Lætitia sait maintenant ce que les difficultés lui ont apporté : « La volonté de faire ! De m’engager plus ! De changer tout ça !… Et je me dis qu’il faut que je me batte, que je suis pas toute seule ! Il y a d’autres familles qui sont comme moi ! »

Et de son témoignage intime ressort cette parole qui pourrait résonner, loin : « Les politiques ne vont pas dans les quartiers à haut risques, dans les taudis. Ils y vont pas… car il n’y a rien à voir… Mais si ! Il y a nous ! Les pauvres ! »

Alors oui, bien sûr, Lætitia sait que les injustices, les inégalités, « ça ne changera pas du jour au lendemain ! » Mais lucide, elle ajoute : « Mais si on ne fait rien, ça ne changera jamais ! »

Lætitia est engagée dans l’association ATD Quart Monde.
« ATD peut faire ce changement » dit-elle. « Si on est unit, si on travaille ensemble ! Là bas, on voit la réalité des choses, on voit la précarité. Et on arrive à rencontrer des professionnels, à expliquer nos problèmes. ATD c’est important parce que ça crée des liens, entre personnes de tous les milieux. »

Pour en savoir plus sur ATD Quart Monde :

www.atd-quartmonde.fr

LOUBNA – « L’essentiel »

Loubna était avocate en Algérie. Une vie stable, heureuse. Jusqu’à ce que tout bascule suite à un « problème » dans son travail. Menacée, mais sans aucune protection de l’Etat, elle a dû partir dans l’urgence, disparaître, pour protéger sa vie et celle de sa fille : Quitter son pays. Son travail. Sa maison. Sa maman. Sa vie stable et heureuse… Fuir tout ce qui lui était pourtant si précieux.
Avec son mari et sa fille, c’est en France qu’ils ont trouvé refuge. C’était il y a trois ans.

Aujourd’hui maman de trois jeunes enfants, Loubna est encore sous le choc : « Jamais je ne pensais pouvoir vivre une situation comme celle-là. » Car malgré ses quelques économies ramenées d’Algérie, ici, Loubna manque de tout : « Parfois je ne mange rien de la journée. Vous me croyez ? » demande t-elle, la voix tremblante, remplie de détresse.
Sans-papiers, faute de « preuves » pour obtenir leur demande d’asile, Loubna et son mari tentent difficilement de survivre. Et la brutalité de ce changement de vie revient sans cesse à eux : «Des fois, en sortant de l’école, on passe devant la boulangerie avec ma fille… Elle me demande un croissant, mais moi je n’ai pas d’argent pour l’acheter. Je n’ai pas un euro ! Alors je change de chemin maintenant. Pour ne pas passer devant la boulangerie. Pour qu’elle ne sente pas l’odeur. »

A ce déracinement, et ce difficile apprentissage de la pauvreté, s’ajoute le deuil de sa mère, décédée soudainement, quelques mois après son départ. Un deuil dont elle a du mal à se remettre.

Mais malgré les difficultés, le temps fait son chemin, et comme dit Loubna : « Tout passe ». Après de longs mois d’errance, elle est maintenant hébergée dans un foyer, avec son mari et ses trois enfants. La maitresse de sa fille, et la directrice de l’école, l’ont aidé à faire les démarches auprès de la Mairie, du 115, de la Maison de la Veille Sociale. Avec douceur, elle raconte combien leur gentillesse la porte : « Certaines personnes m’aident beaucoup. Quand elles voient que j’ai pleuré, le matin, elles me demandent comment je vais… Elles me disent « Bon courage »… Elles me disent « Tu es forte »… Elles me donnent un sourire ! Ça me donne la force… Vraiment ! »
N’a t-elle pas raison Loubna ? Parfois, n’est-ce pas les mots les plus simples qui emplissent le cœur de courage, et donnent la force d’avancer ?

D’ailleurs, sa fille le lui a prouvé encore, récemment : « Un jour, ma fille de 6 ans m’a vu dans la cuisine en train de pleurer en cachette. Elle m’a demandé si c’était ma maman qui me manquait. Je lui ai dit que oui, qu’elle me manquait tellement… et elle m’a répondu : « C’est pas grave maman : Moi je suis avec toi, et papa aussi, et Gana, et Mohamed ! » Cela m’a tellement touché ! Elle a levé le noir de mes yeux… De mon cœur ! Quand je pense à ça, je me dis que j’ai perdu certaines choses, mais que j’ai gagné aussi beaucoup ! Finalement ces épreuves m’ont rapproché de ma famille. » Et Loubna continue : « Mes enfants ce sont mes yeux, mon cœur, mon espoir, ma vie. Et je suis aux côtés de mon mari, toujours. »

Lorsqu’elle passe devant le Tribunal, Loubna a toujours un pincement au cœur, en voyant les avocats, dehors, dans leur robe. Elle se souvient alors de sa carrière, et de sa robe, laissée dans un sac, elle ne sait pas très bien où. Son rêve serait de retravailler un jour dans ce domaine… Elle a d’ailleurs gardé avec elle sa carte professionnelle, et l’attestation qu’elle était avocate, en Algérie. Mais reste un long parcours administratif à suivre pour espérer pouvoir vivre et travailler dignement, ici en France.

« J’ai passé une période vraiment vraiment noire, mais maintenant le plus dur est passé. » dit-elle. « A notre façon, on dit toujours « Hamdoulillah » (« Merci mon Dieu »). Car l’essentiel c’est que mes enfants vont bien. L’essentiel c’est qu’on est une famille. L’essentiel c’est que ma fille, si elle a besoin de sa maman, je suis à côté d’elle. Si elle a besoin de son papa, il est à côté d’elle. C’est ça l’essentiel ! On partage tout. Moi et ma famille on partage tout. »

Et si aujourd’hui ils ont peu, pour Loubna, ce n’est pas grave. Puisqu’ils ont le partage.

Depuis 2017, Loubna se rend aux Restos du Coeur chaque semaine. Là-bas, elle trouve une aide alimentaire indispensable pour elle et sa famille.
« Aux Restos du Coeur, ils sont gentils. Ils ont toujours le sourire. Ils rigolent avec tout le monde. Ils te donnent toujours l’espoir ! » dit-elle.

Pour en savoir plus sur l’action de cette association:

www.restosducoeur.org

MOHAMED – « Ma force, c’est l’avenir. »

Mohamed… Il y a ce qu’il a vécu, et l’expérience qu’il en retire : Sa manière de penser le monde aujourd’hui, du haut de ses 20 ans à peine… 20 ans, et déjà tant d’épreuves, qu’aucun roman d’aventures, qu’aucun drame, ne pourrait raconter, car ce qui s’est vécu là est quelque chose de si intime, de si grave, de si profondément lié à l’humanité… Aucun mot ne semble suffisant pour dire tout cela.

Pourtant, des mots, Mohamed en met si bien sur sa vie, son histoire, sur les questions qu’il se pose aujourd’hui, et ses fortes convictions, nées de sa fragilité. Car Mohamed a quitté seul son pays, la Côte d’Ivoire, pour suivre un rêve : vivre en France. Et ce qu’il a traversé, ce n’est pas seulement le désert, la violence, la faim, la peur, la mort de ses compagnons de voyage, c’est lui-même, c’est le monde, c’est l’homme tout entier. Dans ce qu’il a de bon. Dans le pire aussi.

Il est troublant de voir qu’à son âge, tout cela est si présent. Car c’est un philosophe Mohamed. Alors il doute. Est-ce que tout cela valait vraiment la peine ?
« On vient en France… On dépense nos vies… Nos vies entières ! Quand on perd certaines choses, on ne peut plus les rattraper : La dignité… La valeur… » Mais malgré tout, Mohamed est heureux d’avoir compris tout cela. De savoir que le monde n’est pas ce qu’il croyait. Qu’il n’a suivi qu’une illusion, un mensonge. Il le sait maintenant.

Après une période à la rue, puis hébergé un temps à l’hôtel par la Métropole de Lyon, Apprentis d’Auteuil l’a accueilli, il y a deux ans maintenant, au sein d’un de ses foyers : « Ici je me sens soutenu, accompagné. » raconte t-il. « Une fois, je suis allé à Paris pour une réunion d’Apprentis d’Auteuil. Il y avait des gens hauts placés, des personnalités. Il y avait beaucoup de personnes pour réfléchir à des solutions pour les jeunes, les résidences… Et c’est mon idée qu’ils ont retenu et mis en avant ! Ca m’a fait du bien. J’ai compris que je n’étais pas… que je n’étais pas… un moins que rien… un minable… J’ai compris que je pouvais apporter quelque chose. »

Aujourd’hui, Mohamed suit des études en maintenance des équipements industriels, un bac pro. C’est un jeune garçon travailleur et motivé, qui a déjà prouvé à ses patrons en stage ses capacités et son sérieux. Pourtant, rien de tout cela n’a suffit pour lui permettre d’obtenir son titre de séjour. Alors pour Mohamed c’est l’incompréhension, l’injustice, et le découragement parfois.

Mais lui qui a risqué plusieurs fois sa vie pour aider les autres, lors de sa longue traversée pour venir en France… leur trouver à manger lorsqu’ils étaient en prison, en Libye… les vêtir de ses propres habits… il a décidé de ne pas s’arrêter là… « Je me dis que je ne dois pas baisser les bras : Pour les enfants qui souffrent. Pour ceux qui sont dans la misère. (…) La souffrance que j’ai vécu m’a permis de comprendre la douleur des autres… Et cette émotion me mène à dire que je vais changer les choses. Si je ne me dis pas cela, je me trahis moi-même. »

Mohamed aime aussi dessiner. Il s’invente des lieux, qu’il croque avec un crayon ou un stylo bic : Une île, des bateaux, un supermarché… Il est fier de ses dessins. C’est bon de le voir sourire !

Une île, dessinée par Mohamed

Pour se changer les idées, il aime aussi inviter ses amis pour un repas, lorsqu’il a un peu d’argent… faire des blagues, rigoler avec eux… Ils sont parfois étonnés de sa manière de voir les choses, de ses certitudes, de sa façon de croire ou de parler…

Mais il répond : « Quand je vois mon parcours ! J’ai traversé la Méditerranée ! J’ai fait 4 jours dans la mer ! Les vagues qui étaient là… Dans un petit bateau… Sans nourriture… Je ne suis pas mort ! J’ai traversé tellement de choses, que je me dis « C’est possible : Tout est possible ! »

D’où lui vient donc cette force à Mohamed ?
« Ma force, c’est l’avenir. Quand je vois le soleil qui se couche, je me dis « Demain le soleil va se lever et va se coucher. Comme ma vie peut se lever et se coucher ! »

Un jeune homme hors du commun Mohamed ? Et une de ces personnalités extraordinaires, qui d’un cœur pur et généreux, veut changer le monde, et le rendre meilleur.

A propos d’Apprentis d’Auteuil :

Fondation catholique reconnue d’utilité publique, acteur engagé de la prévention et de la protection de l’enfance, Apprentis d’Auteuil développe en France et à l’international des programmes d’accueil, d’éducation, de formation et d’insertion pour redonner aux jeunes et aux familles fragilisés ce qui leur manque le plus : la confiance.

Apprentis d’Auteuil accompagne plus de 30 000 jeunes et familles dans près de 240 établissements. Ces jeunes lui sont confiés par leur famille ou par l’Aide sociale à l’enfance. La fondation dispense 77 formations professionnelles dans 12 filières.

A l’international, Apprentis d’Auteuil a choisi d’agir en partenariat. La fondation mène des actions dans plus de 32 pays aux côtés de ses 70 partenaires locaux. Chaque année, 25 000 jeunes et familles dans le monde bénéficient de ces programmes.

http://www.apprentis-auteuil.org

Vous souhaitez en savoir plus sur Mohamed ?
Voici quelques extraits choisis de son entretien :

Comment te présenterais-tu ?

Avant, quand j’étais dans mon pays, il y a beaucoup de choses que je ne savais pas. Mais avec tout ce que j’ai traversé, je me suis posé plein de questions. J’ai essayé de comprendre. Ça m’a beaucoup touché.

Si tu ne vis pas ça, tu ne peux pas le croire. Tu te dis « ça n’est pas possible »… Le racisme, comment les gens utilisent les gens, comment certains sont plus privilégiés par rapport à d’autres… Toutes ces choses me font mal. Je me dis que ce n’est pas normal.

Après, quand je prends un peu de hauteur, je regarde un peu l’Histoire, ce qui s’est passé avant pour qu’on en soit là aujourd’hui… Je me dis « Qu’est ce qui est arrivé pour qu’on pense comme ça aujourd’hui ? » J’essaye de comprendre ce qu’on m’a dit quand j’étais petit… Et je vois que ça ne colle pas : Je me sens comme si on m’avait menti.

On est venu en France en se disant « la France c’est beau. » On se dit que chez nous c’est de la merde, qu’il faut forcément venir en Europe pour devenir quelqu’un de meilleur. Et cette idée-là nous pousse à venir ici. Alors on vient en France, et arrivés là on voit comment on nous maltraite. On dépense nos vies, nos vies entières, et on voit que ça ne vaut pas la peine.

Mais quand je dis aux gens en Côte d’Ivoire que ce n’est pas facile ici, ils ne me croient pas. Ils croient qu’on ment. Parce que la télé montre la Tour Eiffel, les Champs-Élysées, les belles voitures, les belles maisons, et on est attiré par ça. Et puis quand on vient on se fait humilier, agresser. Il y a des choses quand on les perd, on ne peut plus les rattraper… La dignité… La valeur… Tout ce qui nous permet d’être en paix.

Et en même temps, je suis heureux de pouvoir comprendre tout ça. Si j’étais resté en Côte d’Ivoire, je n’aurais pas compris. J’ai subi, mais je comprends mieux maintenant. La difficulté m’a permis de comprendre.

J’ai connu la faim. Alors maintenant, quand quelqu’un me dit « Je n’ai rien mangé », automatiquement je ressens ce qu’il ressent, même si moi j’ai mangé. Et ça me donne envie de l’aider. C’est cette souffrance qui m’a aidé à comprendre.

J’ai dormi dehors… Alors quand je vois les gens qui dorment dehors, ça me touche. Je me dis « Si j’avais le courage de changer ça ! » … Parce que je sais ce que ça fait !

La souffrance que j’ai vécu dans ma vie, m’a permis de comprendre la souffrance des autres, et ça c’est positif. C’est cette émotion, que je ressens tout le temps, qui me mène à dire que je vais changer les choses. Si je me dis pas ça dans ma tête, je me trahis moi-même.

Comment veux-tu changer les choses ?

Je veux changer les choses en sensibilisant les gens à ce qu’ils ne comprennent pas !
C’est possible de changer, si on nous dit la vérité sur la vie, sur les choses, si on est conscient. Si on ne nous dit pas « ça va aller ! » « Tu es protégé ! » « La vie est belle ! » … « Les voitures, les voyages, les vêtements, la mode… » Et on grandit avec ça, on respecte rien. Après je comprends pourquoi on souffre !

Tout ce que tu entends à la télé, à la radio, tout ceux qui parlent sans comprendre la vie… peut-être parce qu’ils ont des diplômes… mais ils critiquent, ils disent des choses qu’ils ne connaissent pas de la vie. Et nous qui avons traversé tout ça, on a connu la souffrance… Tu te dis « il faut que ça change ».
Mais qui va changer ? Est-ce que c’est lui ? Est-ce que c’est moi ?
Au fond c’est nous qui devons changer. C’est pas ceux qui ont le pouvoir, ceux qui parlent mal… Eux ils vont pas changer. Mais nous qui subissons, nous on va changer !

Je veux aider les gens, à ne pas subir ce que moi j’ai subi.

Ce qui me ferait plaisir, c’est que les gens qui pleurent aujourd’hui, qu’ils rigolent demain. Les gens qui n’ont pas à manger aujourd’hui, qu’ils aient à manger. Des gens qui se disaient « la vie n’est rien », qu’ils se disent « on veut vivre, longtemps ». Les gens qui disaient « on a pas de valeur », qu’ils se disent « on a de la valeur ».

Il y a des gens, une fois qu’ils en sortent de la galère, ils oublient tout. Ils se disent « Les autres, c’est pas mon problème. » Moi non. Demain tu sors de la galère, tu penses à ceux qui sont dans la galère. Toi seul tu peux pas changer le monde, mais ensemble, on peut changer beaucoup de choses. C’est de ça que j’ai envie moi : changer les choses.

C’est possible en se donnant la main, en travaillant, en croyant en nous-mêmes, en s’acceptant tel qu’on est. Alors on pourra avancer. Devenir nous-mêmes. Être fier de nous. On peut réussir. N’importe qui peut réussir. C’est le chemin qu’on se donne, le combat qu’on veut mener. On s’appuie sur ça.
Il faut garder la foi en soi. Comprendre qu’il y a un Dieu qui est là, qui veille sur nous, qui nous protège. Et tout ce qu’on veut faire, tant que c’est pas faire du mal aux autres, c’est possible.

Veux-tu dire quelque chose de ton voyage entre la Côte d’Ivoire et la France ?

On m’a amené dans le désert, déposé là. Des gens sont venus vers nous, en nous demandant de l’eau. Ils nous ont dit « ça fait deux semaines qu’on est là, on a rien à manger». Ils étaient tout maigres… Je me suis allongé pour réfléchir, et j’ai gardé l’espoir. Jusqu’à ce qu’ils viennent nous prendre. C’était compliqué. Le soleil qui nous tape. Ca faisait mal comme si on allait exploser. Et là tu tiens le coup, tu te dis « t’inquiète pas Mo, c’est possible. » Et une fois que tu quittes le désert, on te met en prison. On te tape avec des battons. On te donne pas à manger. Tu vois des gens qui meurent. Qui deviennent tout maigres. Et ça te fait réfléchir : pourquoi l’homme est comme ça envers l’homme ? On est tous des humains ! Pourquoi un homme peut maltraiter un autre être humain ? … A cause de l’argent ! Et c’est là que j’ai vu l’importance de l’argent.

Homme seul dans le dėsert, qui réfléchit à sa vie – Dessin de Mohamed

J’ai risqué ma vie plusieurs fois pour des gens, pour qu’ils aient à manger. Parce qu’on était dans un endroit comme une prison, et il fallait quelqu’un pour aller chercher à manger. [En Libye]. C’était compliqué. Il y avait la guerre. Moi plusieurs fois j’ai risqué ma vie. Une fois on m’a attrapé. On m’a même tapé avec un pistolet à la nuque. J’étais blessé mais c’est passé. Jusqu’à un moment où j’en ai eu marre, je voulais sortir. J’ai dit « je veux partir », et les gens ont pleuré ils ont dit « si tu pars comment on va faire ? Comment on va manger ? » Avant on se connaissait pas, mais c’est moi qui faisait des efforts pour leur amener à manger… j’ai compris que dans leur tête j’étais responsable d’eux. Ils avaient leur espoir en moi. Et moi je suis parti. Il y avait des femmes qui se sont mises à pleurer. « Comment on fait nous ? » Ça m’a touché. Mais après un moment je suis parti. Et après il y a d’autres gens qui sont partis. On m’a cité des noms de gens qui sont mort. Et moi je me suis dit « c’est moi qui ai fait qu’ils sont morts. Si j’étais pas parti ils ne seraient pas morts. » Des fois je peux pas dormir, ça tourne dans ma tête. Mais j’ai fait ce que je pouvais faire. Et il est arrivé ce qui est arrivé .

Quand j’étais là-bas, souvent les gens n’avaient pas de vêtements à porter. Ils me suppliaient et moi je leur ai donné tous mes vêtements. Et quand je leur ai donné à manger, j’ai vu comment ils étaient contents, ça m’a beaucoup touché.

Quand j’ai traversé la Méditerranée, j’ai vu des femmes, ça m’a beaucoup choqué. J’ai vu la mer, ça m’a choqué. On a eu de la chance de passer. Mais y en a qui ont pas eu la chance. Nous on est partis. Et quand tu vois la mer… Quand tu vois comment tu es minuscule dans la mer, tout petit, tu te dis comment ça se fait ?

Quelqu’un qui lit un livre et quelqu’un qui voit, ils n’ont pas la même compréhension. Et les vagues qui nous amenaient à gauche à droite, les vagues qui allaient nous faire tomber… Il y avait des bébés parmi nous, on est resté là toute la nuit. Le vent là-bas c’est pas pareil. Le ciel là-bas c’est pas pareil. Les étoiles là-bas c’est pas pareil. Tu te dis : « Peut-être il y a deux mondes ? »
Il y a une beauté qui effraie… Qui fait peur… Qui n’a rien à voir avec ce qu’on voit ici. Ça te fait réfléchir, beaucoup. Tu te dis « d’où vient cette force ? »

Le bateau il était percé, on a eu peur, les gens ils ont commencé à pleurer. On s’est dit c’est la fin pour nous. On était là, le vent, la nuit a commencé à venir. On était là, on attendait juste que la mort nous prenne. On s’est dit « La vie humaine n’est pas grand chose ». Tu te dis à ce moment là, « Qu’est ce qui t’a poussé ? Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi tu es venu ? Il fallait rester chez toi, ça vaut pas la peine ! » Les gens étaient paniqués. Puis à un moment donné, miracle… on a vu un gros bateau qui venait. Et il est venu nous chercher ! Et quand on est monté sur le grand bateau, et qu’on a vu la mer, et le petit bateau dans lequel on était… tu te dis « C’est pas normal. Comment a-t-on pu penser à risquer sa vie comme ça ? » Tu te rends compte du danger.

Au fur et à mesure, tu traverses ça, tu arrives en Italie, tu te dis ça y est, c’est finit. La souffrance est terminée. Tu vas être bien. Tu voyais l’Italie à la télé, c’est bien beau. En fait tu te trompes. Les gens te regardent bizarrement parce que tu as la peau noire. Tu commences à comprendre que tu es différent des autres. Les gens te regardent comme si tu n’étais pas normal. Y en a qui me prenaient en photo. Y en a ils sont racistes, ils aiment pas les noirs. Je me demande pourquoi ils aiment pas les noirs… Quand j’étais en Libye, les arabes n’aimaient pas les noirs. Je me dis pourquoi ils n’aiment pas les noirs. Qu’est ce que les noirs ont fait ?

Après je suis venu à Lyon, on a dormi dehors. Mais moi j’arrivais pas à dormir. J’étais là à réfléchir. On est allé à la mosquée. On nous a chassé. On nous a dit « c’est pas possible de dormir à la Mosquée ». Il fallait partir. C’est là que j’ai compris : Que les Musulmans te disent tu peux pas rester à la Mosquée, c’est chaud.
C’est là que j’ai compris la réalité de la vie. La vie a ses lois, si tu comprends pas, tu comprends rien.
Y a pas de Dieu qui va t’aider, il faut que tu te battes pour avoir ta place. J’ai commencé à comprendre qu’il fallait se battre.

… Jusqu’à ce qu’on nous accepte à la Métropole ici. On nous a mis à l’hôtel. C’était compliqué la solitude. Tu fais que cogiter. Les choses passées te reviennent en tête, tout ce que tu as vu, tout ce que tu as fait… Et tu cherches à comprendre.

Quelle est ta situation aujourd’hui ?

Aujourd’hui je suis irrégulier au niveau des papiers. On m’a dit « il faut aller à l’école, il faut s’intégrer » j’ai dit « ok ». J’ai fait ce qu’il fallait. J’ai pas eu de problème avec les gens, la police, personne. J’ai eu des diplômes. J’ai travaillé avec des gens. J’ai fait des stages. J’ai apporté toutes les preuves que j’étais bien là. Et à ma grande surprise je vais à la préfecture, et on me dit « Non on te donne pas ». Je demande pourquoi et on me dit « Il n’y a pas d’explication ».

Les études que je fais ça m’intéressait au début. J’ai eu des diplômes, le patron il voulait m’embaucher, mais la préfecture n’a pas donné le papier, et là ça m’a découragé, je me suis dit ça vaut pas la peine en fait.

On accepte de faire souffrir l’autre pour un seul papier. Il demande pas beaucoup : juste un papier pour pouvoir se défendre, travailler, cotiser, faire ce qu’il faut, faire avancer la société. On lui refuse.

Mais quand je vois mon parcours, j’ai traversé tellement de choses, que je me dis « C’est possible. Tout est possible ».

Mon premier ennemi c’est mon ignorance. Parce que tant que je serai ignorant, je pourrai jamais avancer. Si je comprends les choses, je vais avancer. Et si je cherche, je vais trouver… Dans 5 ans, dans 10 ans, un jour je vais trouver ce que je cherche.

Je me dis que si je suis arrivé en France, c’est pas par hasard. Peut-être que le destin a voulu que je vienne en France pour comprendre les choses, et aller changer les choses.

D’où te vient cette force ?

Des fois je dis à des amis « On va changer ça », ils me disent « Non, c’est pas possible ». Je leur réponds «Du moment où tu te mets dans la tête que c’est pas possible, ça ne sera jamais possible. En fait, c’est possible ! » J’ai traversé la Méditerranée. J’ai fait 4 jours dans la mer. Je ne suis pas mort. Les vagues qui étaient là… Dans un petit bateau… Sans nourriture… Je ne suis pas mort ! Je vois les oiseaux qui vivent. Je ne sais pas comment ils font, mais c’est la vie qui est comme ça : Tout est possible.

Alors je me dis que je peux faire quelque chose ! Il y a eu des gens qui sont passés, à eux seuls ils ont changé le cours de l’histoire. Ils étaient pas des génies, ils étaient pas extraordinaires, mais par leur volonté, par leur envie, par leur détermination, ils ont réussi.

Ces valeurs viennent de mon parcours…

Quand je traverse le désert, et je vois le vent qui souffle. Et je vois les chameaux qui sont là… Je ne vois pas d’eau. Pas de village… Je me demande comment font les gens pour vivre ? Je n’ai pas la réponse !
Quand je vois le soleil qui se lève, je vois le sable qui se déplace… Quand il fait nuit, dans le désert… Je vois les étoiles qui bougent, le ciel qui est tellement impressionnant que j’arrive pas à le définir… C’est quoi qui fait tout ça ? … Je me dis que tout ça n’est pas par hasard !

Mais je n’écoute pas les gens. Je crois en moi-même, je m’écoute moi-même. Et je vois l’avenir… je vois le ciel… je vois les hommes… je vois la terre… ça, ça je crois ! C’est là que je trouve ma force.

SANA – « Cette attention aux autres »

« La vie ne donne pas tout.» Sana le sait bien.

Tunisienne, elle s’est échouée en Italie il y a quelques années, en quête d’une vie meilleure… Puis elle est arrivée en France, il y a sept ans.
Une vie de souffrance, la peur au ventre, mais avec l’espoir d’offrir à ses trois enfants la liberté de choisir leur travail. De vivre leur vie dignement.

Aujourd’hui Sana et sa famille vivent dans un foyer d’hébergement. « Dieu merci ! » dit-elle, n’oubliant pas ces mois de galère à vivre dans une caravane, ou logée chez des personnes en l’échange de services incessants.

Pourtant, pour ses enfants c’est la honte : « Maman, tu ne dis pas que j’habite dans un foyer ! » lui supplie son fils de 10 ans, à la sortie de l’école. Pour elle, c’est comme un coup de couteau.

En attendant ses papiers pour pouvoir travailler en France, ils vivent difficilement, grâce à des chèques services. Mais Sana reste déterminée :« Je suis venue en France pour améliorer ma vie. Je veux travailler. Je ne veux pas que l’Etat m’aide. Je suis jeune. J’ai la force : Je peux travailler.»

Sa demande de carte de séjour est maintenant dans les mains d’un avocat, suite à un refus qu’elle a reçu, il y a quelques mois. Dévastée et épuisée de cette longue attente, Sana continue malgré tout de se battre : « Quand je vois mes enfants, je sais qu’il faut que je sois forte. Quelquefois les larmes sortent toutes seules, même devant eux… Mais vite vite, je recule et je fais quelque chose d’autre, pour sentir que je suis courageuse. »

Sana est aujourd’hui en procédure de divorce : « J’ai résisté 21 années de mariage » dit-elle. « Mais mon mari est un bloc de pierre, je suis fatiguée. »

Pourtant, dans toutes ces difficultés, Sana a trouvé quelque chose… une petite pépite. Serait-ce finalement un cadeau de la vie ?

«Avant, je ne me défendais pas. Si quelqu’un m’insultait ou n’était pas respectueux avec moi, je ne disais rien. J’étais un peu timide… pas un peu… même 80% timide ! » rit-elle. Puis elle continue : « Petit à petit, j’ai trouvé le courage de répondre. Je suis mieux que la première personne, qui était quelqu’un qu’on attaque, qui pleurait cachée. J’ai trouvé la liberté. Comme un prisonnier sorti de sa prison. Je peux exprimer mes sentiments !»

Maintenant Sana aide ses voisins, ou les parents de l’école dans laquelle est scolarisé son fils. Certains ne parlent pas le français, alors elle les accompagne à leur rendez-vous avec le directeur, ou lors d’un rendez-vous de docteur, pour les aider à comprendre, et à se faire comprendre.

« Je suis contente quand j’aide quelqu’un. » dit-elle, le cœur grand ouvert. « J’aime soutenir les familles. Je veux participer à leur douleur, à leur souffrance, pour chercher une solution… ou même trouver des mots qui les aident, qui les encouragent ».

Et jusque dans ses prières, Sana à cette incroyable attention pour les autres :

« Quand tu crois en Dieu, tu lui demandes tout » confit-elle : « Mon Dieu, s’il vous plaît, aidez-moi ! Protégez mes enfants ! Aidez-moi à aider cette famille ! Donnez-moi la force de chercher une solution pour cette famille ! »


« Quelquefois tu trouves la solution en une heure ou deux » dit-elle… « Quelquefois, il faut attendre des années… »

Mais Sana le sait. Elle trouvera le moyen de changer cette vie.

Dans l’école primaire où le fils de Sana est scolarisé, un lieu d’accueil a été mis en place pour les parents. Sana a pu y tisser des liens conviviaux avec d’autres parents, ainsi qu’avec des professionnels de l’éducation. Elle y a trouvé du soutien et des clefs pour accompagner au mieux ses enfants dans leur vie et dans leur scolarité.
A l’heure où l’école tend à creuser les inégalités, ce type d’initiatives favorise la réussite scolaire de tous les enfants, même des plus défavorisés.
Le collectif Mille et un Territoires réunit 17 associations, qui se mobilisent ainsi pour renforcer les liens entre l’école et la famille.


Pour en savoir plus sur le collectif Mille et un Territoires : https://www.1001territoires.fr/

JACQUELINE – « Ça se fait toujours les comptines ? »

Jacqueline a 95 ans. Elle est seule. Et l’a toujours été. Pas de mari, pas d’enfant, pas de famille pour l’accompagner. Mais vivre seule à cet âge, est-ce vraiment vivre ? N’est-ce pas seulement attendre ?
Car Jacqueline est fatiguée, lasse et en colère contre cette société qui l’abandonne dans la misère de l’isolement et de la dépendance. Ses tout petits yeux brillants cachent un regard noir sur le monde : Elle n’en peut plus. Rien de ce qu’elle vit n’est supportable.

Pourtant quelque chose en elle s’accroche encore à la vie. Et elle résiste, malgré le triste chaos qui règne autour d’elle, dans son petit appartement délabré.

Et dans ses beaux jours, Jacqueline s’ouvre à un peu de douceur… Lui caresser la main. Se laisser toucher par sa foi. L’entendre raconter ses expériences de jeunesse. La deviner, fière et émue de se souvenir, encore.
Oui, Jacqueline se souvient encore du nom de ses élèves, lorsqu’elle enseignait à l’école Jésuite, il y a plus de 70 ans. Elle se souvient du caractère de l’un, des blagues et des bêtises de l’autre, de la maladie de sa mère, ou de l’accoutrement simple d’un papa… Et dans sa grande détresse, elle continue de poser un regard d’Amour sur chacun. Est-ce cela qui la tient encore à la vie ?

Lors d’une de mes visites où elle me devine sûrement un peu triste, elle me conseille de chanter, pour évacuer le stress, la déprime ou les soucis :
« Chantez des chansons ! N’importe lesquelles ! Même avec vos enfants… des comptines… ça se fait toujours les comptines non ? Et bien chantez de temps en temps pendant la journée ! Cela vous fera du bien, vous verrez ! ».

Les jours suivants cette visite, je suis retournée la voir, mais elle n’était pas vraiment la même. C’est comme si elle s’était enfin ouverte à autre chose que sa souffrance et sa solitude. Comme si la rancoeur et l’épuisement, profondément ancrés en elle, s’étaient momentanément effacés, pour laisser place à autre chose de plus beau… de plus grand. Il y avait cette lumière nouvelle dans son regard.

Un simple partage et Jacqueline avait regoûté au sens de son existence. Elle avait retrouvé sa dignité perdue.


« En France, 900 000 personnes âgées de 60 ans et plus sont isolées de leur famille et de leurs amis. Parmi elles, 300 000 sont dans un isolement extrême et ne rencontrent quasiment jamais ou très rarement d’autres personnes. »

Source : Les Petits Frères des Pauvres

Pour soutenir cette association qui offre une présence aux personnes âgées en situation d’isolement et de précarité :

https://www.petitsfreresdespauvres.fr/

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HADI – « La force d’avancer »

Il s’appelle Hadi, comme son grand-père.

Vous pouvez aussi l’appeler « Papa », comme cela se fait en Guinée, par respect pour les aînés qui ont porté le même nom.

Hadi est un jeune Guinéen de 25 ans, déterminé à combattre l’injustice. A porter la parole des plus démunis. Un jour viendra, peut-être, où il pourra rentrer au pays et défendre à nouveau ses convictions là-bas. Mais pour l’instant, il suit la longue procédure des demandeurs d’asile en France. Et il attend ses papiers depuis deux ans déjà.

Hadi vient d’une famille Guinéenne aisée. Il est diplômé des Sciences Politiques en Guinée. Pourtant, arrivé en France, il dort quatre nuits dehors, avant d’être hébergé pendant presque deux ans dans un squat sale, aux conditions de vie indignes et inhumaines.

Mais Hadi ne baisse pas les bras. Il sait que tout cela est temporaire. Que ça n’est pas le matériel qui compte.

Malgré les difficultés, il arrive à s’entourer de bonnes personnes, et à poursuivre ses études. Il fournit le double d’efforts, et valide sa licence et le certificat d’études politiques à l’international à Science-Po Lyon. Bien sûr, il y a les nuits trop courtes qu’il passe dans ce squat surpeuplé, et son père qui lui manque tant, mais son désir de porter la parole des plus faibles lui donne toujours la force d’avancer.

Alors Hadi s’engage à être l’un des référents de ce squat de migrants. Il devient rapidement référent central pour faire vivre ce lieu d’accueil du mieux que possible. Dans toutes les négociations, il est en lien avec la Métropole de Lyon, la Préfecture, la Mairie. Et il se considère chanceux d’être assis à la même table que ces dirigeants. Pourtant, n’est-ce pas eux qui ont la chance de croiser son chemin ? Car malgré la précarité de sa situation, Hadi est un homme brillant et inspirant. Il sait où il va.

« Mon objectif, c’est de travailler un jour dans une organisation humanitaire, ou dans une grande institution internationale, comme l’UNESCO, le programme des Nations Unies pour le Développement, ou pour les réfugiés. » confie-t-il. Et Hadi fera tout pour cela. Car pour lui, « si on a emprunté un mauvais chemin dans la vie, il y a toujours un plan B, et si le plan B ne marche pas, il y a un plan C… et ça ne finit jamais en fait ! »

Cette force, Hadi la tient de sa famille. De son père particulièrement. Mais aussi de tous ceux qui l’ont soutenu, et qui continuent aujourd’hui de l’aider quand c’est difficile. Hadi a une immense reconnaissance pour chacun d’eux : L’homme qui lui a ouvert sa porte, ce soir d’hiver où il dormait à la rue… Cette autre personne qui lui a proposé un matelas dans ce collège désaffecté… Cette dame qui lui a ouvert les portes de l’Université… Cette responsable de Science-Po qui le conseille quand il est démotivé… Ou ces camarades de classe qui lui partagent les cours, quand le prof est allé trop vite… Et la liste est longue. Car pour Hadi, il n’y a pas de petite reconnaissance. Pas de petit service.

Grâce à chacun, il est ici à sa place : Il a une copine. Des amis de différents horizons. Et il partage avec eux ses joies, ses peines, et parfois des parties de foot.

« J’aime le football. En regardant les matchs, j’oublie les problèmes du monde entier » confie-t-il comme s’il avouait un péché mignon.

Hadi cuisine aussi souvent. Cela le rend tellement heureux ! « Les hommes en Guinée ne cuisinent presque pas, alors j’ai appris tout seul ici ! A chaque fois que je fais mes sauces, le Mafé, je suis fier de moi, je goûte, je rigole et je me dis  »Yes, j’y suis arrivé ! » ». Son rire, discret mais sincère, est communicatif.

Plus sérieux, il ajoute, comme pour conclure : « On ne doit jamais baisser les bras parce que son projet a échoué, ou parce qu’on dort dehors, ou parce qu’on est en prison. Il faut toujours avoir confiance en soi. Il faut toujours espérer. »

Car pour Hadi, chacun mérite sa place. C’est son combat. C’est sa vie.

Hadi remercie le « Collectif Soutiens Migrants Croix-Rousse », qui s’est engagé aux côtés des habitants du Squat Collège Maurice Scève jusqu’à sa fermeture (expulsion) en septembre 2020.

Après presque deux ans de vie dans ce squat, Hadi est aujourd’hui hébergé par l’association Hospitalité d’Abraham dans un appartement à la périphérie de Lyon.

Le Collectif continue aujourd’hui son action auprès des migrants de la Métropole.

Pour en savoir plus sur ce collectif :

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DEBORAH – « Malgré les tempêtes… »

Deborah. Jeune femme de 27 ans. Force de vie malgré les tempêtes.

« Je suis une personne lambda » dit-elle « qui essaie de vivre, ou de survivre, de se sortir un peu de ce schéma continuel de misère et de pauvreté. »

Deborah. Enfant placée à l’âge de 7 mois pour maltraitance. Ballottée de foyers en familles d’accueil jusqu’à l’âge de ses 18 ans. Puis livrée à elle-même pour « fêter » son passage à la majorité. « Deborah tu es adulte maintenant, débrouille-toi ! Trouve un emploi, un logement, tu as deux mois… Et sinon c’est la rue ! »

Deborah a fait ce qu’elle a pu. Elle a eu peur souvent. Où allait-elle dormir ? Qu’allait-elle manger ? Mais elle a mené sa vie. « J’ai toujours réussi à essayer de m’en sortir, à essayer de relever la tête malgré tout. ».

N’a-t-elle pas raison Deborah ? Essayer, n’est-ce pas déjà un peu réussir ?

Certes, elle n’a pas toujours fait les bons choix. Elle le sait. Elle s’est trompée souvent. Sur les autres surtout. Combien de fois a-t-elle été déçue ?

Elle qui s’est fait battre par des gens qu’elle aimait…

Elle continue pourtant de chercher cette paix intérieure dont on lui a parlé… cette « douceur dans le cœur » … Elle aussi elle en veut ! … mais son quotidien de galère la rattrape trop souvent. « La paix intérieure… c’est le combat de toute une vie » me confie-t-elle.

Alors, quand il faut se battre pour atteindre la paix, on aimerait pouvoir lui donner toutes les armes.

Deborah a deux enfants. Deux filles. Deux petits rayons de soleil. Ouvertes sur le monde. Prêtes à croquer la vie. Et pour ses filles, jamais elle ne baissera les bras. D’ailleurs, on lui dit souvent qu’elle est courageuse ! « Alors c’est possible que ce soit vrai » rit-elle !

Rayonnante Deborah ! Joyeuse ! Drôle !

Et quand c’est difficile, elle se ressource auprès de ses enfants… ou de ses amies, qui comptent tant pour elles… « Et puis j’avoue y a Netflix aussi ! » lâche-t-elle dans un rire.

« Quand t’as des problèmes, t’as tendance à être centré sur ce qui t’arrive. Mais finalement on n’a qu’une vie… Pour essayer de garder cette joie de vivre qu’on a en nous. Ou essayer de la trouver ! »

Deborah, des claques tu en as trop reçues. Et tu nous en donnes une aujourd’hui. Mais une bonne claque : Leçon de vie !

Merci !

L’écho des veilleurs tient à saluer l’action de l’association ATD Quart Monde, qui est en lien avec Deborah depuis plusieurs années. 

Avec ATD Quart Monde, elle a notamment participé au Festival des Arts et des Savoirs, afin de favoriser les talents de chacun dans un quartier où les conditions de vie sont difficiles. Elle a aussi pu rencontrer des familles Roms, en animant des temps de jeux pour les enfants, et en proposant des temps de partage avec les parents. 

« C’est une des meilleures périodes de ma vie ! (…) Souvent on a des à priori sur les gens, parce qu’ils ne sont pas de la même classe sociale que nous, qu’ils ne viennent pas du même endroit, qu’ils ne vivent pas pareil que nous… Mais en les rencontrant, on se rend compte qu’en fait ce sont des gens en or!  » témoigne Deborah.

Pour soutenir ATD Quart Monde ou en savoir plus sur l’action de cette association :

https://www.atd-quartmonde.fr/

atd