FRANÇOISE – « Il fallait que je m’exprime »

Françoise arrive, épuisée, une heure après l’heure de notre rendez-vous. Elle est là pour me partager sa vie, son histoire. Au premier regard, je pourrais croire qu’elle a traversé tous les obstacles pour venir jusqu’ici. N’est-ce pas d’ailleurs la vérité ?

De ses deux sacs, trop lourds pour elle, elle sort d’abord son téléphone, l’air dépitée : Elle n’a plus de crédit et ne pouvait pas me rappeler. Elle me raconte ensuite ses rendez-vous manqués aujourd’hui. Ou était-ce hier ? Celui avec cet hôtel, dans le Sud de Lyon : Pôle Emploi l’envoyait là-bas, car ils cherchent une femme de chambre. Mais c’est trop loin pour elle ! Comment y aller ? De toute façon, elle a raté l’entretien. Elle voudrait bien les rappeler mais ne sait plus le numéro. Alors Françoise a peur qu’on lui coupe le RSA. Il ne faut pas surtout…

Et puis il y a son rendez-vous raté avec cette dame de la Maison de la Métropole. De mon téléphone, elle la rappelle et s’excuse de n’avoir pas pu venir il y a deux jours : « J’ai été hospitalisée. Ma santé est fragile. » explique-t-elle. « A l’hôpital, ils m’ont dit que je ne buvais pas assez, mais je n’ai pas le temps de boire, moi ! Il y a tant de choses à gérer ! »

Françoise connaît la rue depuis 30 ans maintenant et elle est abîmée par cette vie de galère. Oui, elle a bien eu des appartements, mais ça n’a jamais duré. « C’est des problèmes d’entente » me confie-t-elle. Alors, toutes ces années, elle a dormi où elle a pu : dans des MJC, à l’hôpital, dans les sas d’entrée des banques, ou aux lavomatiques… Depuis un an, elle a enfin trouvé refuge chez une amie de la paroisse. Bien sûr, c’est mieux que la rue, mais elle n’aime pas dépendre de quelqu’un. Et elle sait bien qu’elle ne peut pas vivre chez les autres, comme ça, éternellement.

Françoise a 56 ans. Elle a déjà eu des emplois : Dans les espaces verts… En blanchisserie… Femme de chambre… Plusieurs fois, ça l’a sorti de la rue. Mais la vérité, c’est qu’elle ne comprend pas : « A chaque fois qu’on essaie de s’en sortir, il y a quelqu’un pour nous mettre des bâtons dans les roues. C’est de la sorcellerie à ce niveau-là. Pourquoi je me retrouve toujours à la rue ? »

Elle se souvient de son enfance. Son père était absent, et sa maman, ayant un handicap important aux yeux, ne pouvait pas l’élever. Alors c’est elle qui s’occupait de son petit frère… et même de sa mère.

Des années plus tard, les services sociaux ont d’ailleurs placé ses enfants pour ce motif. Ils ont dit à Françoise que sa mère lui prenait trop de temps. Françoise avait déjà perdu un bébé, décédé accidentellement à l’âge de 2 mois, alors ça a été dur ces placements. « Je tenais à mes autres enfants. » s’attriste-t-elle… « Heureusement que la famille d’accueil était bien ! Je ne leur reproche rien ! … Sauf cette fois où ils sont partis en vacances en Italie sans me prévenir. C’était mon enfant quand même ! J’avais le droit de savoir ! »

C’est vrai que c’était dur pour elle ces temps de visite, où l’heure c’est l’heure… 30 minutes et puis c’est tout… « Ça se dit protection de l’enfance, mais c’est comme ça que vous protégez les enfants ? » s’indigne-t-elle. Françoise ne leur montrait pas qu’elle était triste.

Mais elle est fatiguée. Presque au milieu de la phrase, et malgré la force de son récit, ses yeux se ferment : Elle s’endort. Ce n’est qu’après un café que nous reprenons le fil de la discussion.

Avant tout, elle regarde son téléphone. Elle doit rappeler sa fille, celle qui habite à Pau. Elle voudrait tant faire ce long trajet en car pour aller la retrouver, et voir ses petits-enfants. Mais quand pourra t-elle y aller ? Tout est si compliqué…

« Je voudrais être comme tout le monde. » soupire-t-elle « M’occuper de mes enfants, de mes petits-enfants… C’est pas facile avec eux, mais je les aime. Ils me reprochent beaucoup de choses, mais c’est pas leur faute. »

Elle voudrait aussi rappeler son fils : il a essayé de la joindre plusieurs fois : il doit avoir besoin d’argent. C’est un adulte maintenant, mais depuis quelque temps, il est devenu violent. « Il a la haine contre la société » s’inquiète Françoise. « Il est capable de faire n’importe quoi. Il a tout cassé dans son appartement… Il faudra qu’il s’explique avec l’organisme HLM… » Françoise se demande ce qu’elle peut faire pour lui. Lui donner 20 euros peut-être ? Après tout, elle est sa mère, c’est son rôle de l’aider. Et même s’il est violent ? Et même si elle n’a rien ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus.

Plus jeune, Françoise aussi a eu une période empreinte de violence. « A force de connaître la rue, la misère, j’avais de la rébellion en moi. Je voulais me bagarrer. Il fallait que je m’exprime. » C’est finalement sa foi en Dieu qui la sort de cet engrenage, lorsqu’elle entend un jour une voix lui dire : « Qu’est ce que tu fais là ? Ce n’est pas ta place! ». Par la prière, Françoise parvient à s’apaiser.

« Je prie beaucoup. » explique-t-elle. « Si je prie pas, je suis foutue. Si j’ai pas Dieu, je suis rien. Et ma croyance envers le seigneur me permet de ne pas être égoïste. De partager avec l’autre. »

Françoise repense aux deux hommes qui ont partagé sa vie. Son premier mari avait un problème avec l’alcool. « Mais je ne lui en veux pas » ajoute Françoise. « Lui aussi, il a eu un parcours difficile. ». Le deuxième était bipolaire. Hospitalisé en hôpital psychiatrique, il est devenu violent. Françoise a bien essayé de dire aux soignants que son mari n’était pas comme ça d’habitude, que c’était les médicaments. Mais ils n’ont rien fait pour arrêter. « Ils sont pas assez à l’écoute des patients dans ces hôpitaux. » Françoise trouve ça inadmissible.

C’est important pour elle de parler de tout ça. Elle a même fait du théâtre à ce sujet. Son sourire doux s’illumine lorsqu’elle parle des ateliers de slams, d’écriture, de chorale ou de théâtre, qu’elle a pu suivre avec les associations qui la soutiennent. « Ça me permet de m’évader de mes soucis, de mes problèmes. » … Et de faire passer des messages importants.

Alors oui, je peux dire que Françoise a traversé tous les obstacles pour venir à ce rendez-vous : « Des choses terribles » me dit-elle. Mais en s’exprimant, elle a pris sa place. Et de sa parole, riche et généreuse, naissent de précieux enseignements.

Françoise tient à remercier La Maison de Rodolphe (anciennement appelé Relais SOS) : « Ils m’ont bien remonté le moral. Ils m’ont fait faire des ateliers théâtre, des ateliers d’écriture, pour que je reprenne goût à la vie. J’oublie pas tout ce qu’ils ont fait pour moi ! »

La Maison de Rodolphe, gérée par le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri, est un centre d’hébergement et un accueil de jour destiné à aider les personnes isolées, les hommes avec chiens et les familles en détresse à retrouver leur autonomie personnelle et sociale. A titre d’exemple, au mois de juillet 2021, 259 personnes ont pu se rendre à l’accueil de jour.

Pour en savoir plus sur cette association : www.fndsa.org

SOLANGE – « Juste ou injuste »

Il y a du soleil dans la voix de Solange ! Un franc-parler chaleureux, qui inspire la confiance ! Et de l’humour parfois … comme lorsqu’elle me parle de sa grosse addiction… au tricot !

Pourtant, la vie de Solange est une vie cabossée. Placée à l’âge d’un mois, « pupille de la nation », elle ne comprend pas ses parents : Pourquoi l’ont-ils mise au monde, si c’est pour ne pas lui laisser de place ? Solange a ainsi dû vivre en foyer, puis chez une « nourrice » toute son enfance. C’est elle qui lui a appris tout ce qu’elle sait aujourd’hui. C’est aussi vers elle qu’elle se tournait si elle avait une question ou besoin de soutien. « C’était ma nourrice ma mère… ». Il y a une grande reconnaissance, mais aussi de la souffrance, dans ce constat.

Pourtant, avec le recul, Solange se rend compte aujourd’hui combien ce placement l’a protégé, l’a sauvé. Son père n’a t-il pas abusé de sa grande sœur ? Ne s’est-il pas « passé des choses » lorsqu’ils dormaient chaque nuit dans le même lit ? Comment lui pardonner, lui qui a sali sa sœur aujourd’hui disparue ? Elle ne peut pas.

Solange doit se rendre à l’évidence : Ses parents ont toujours été des étrangers pour elle. Si bien qu’à l’âge de 16 ans, ils font pour elle une demande d’émancipation de mineur . « C’était la preuve que je n’étais pas voulue. On ne fait pas cette chose-là normalement quand on aime ses enfants. » La rancœur et l’incompréhension ne cesseront de tourmenter sa vie d’adulte.

A 16 ans, Solange se met en ménage avec un homme qui tombera vite dans l’alcool. « Je me suis débrouillée comme je pouvais pour élever mes enfants. » dit-elle. Elle en aura 7, de deux pères différents, ainsi que deux adoptés (les enfants de son ex-mari). «Ils sont 9. » m’explique t-elle. « Mais chez nous il n’y a pas de demi ! Non, non, c’est une fratrie ! Si il y en a un qui a un soucis et que l’autre peut l’aider, il le fera. Entre frères et sœurs, ils se soutiennent. Et moi aussi, si j’ai besoin d’un soutien, je peux compter sur eux. On s’aide mutuellement. Ça, c’est une chose que j’ai été capable de leur donner, de leur faire comprendre ! Qu’il faut s’aider entre nous ! ».

Suite à des soucis personnels, Solange vit plusieurs années dans un foyer accueillant des personnes en précarité, femmes battues, ou parents dont les enfants sont placés. « Cela m’a été d’une grande aide » me confie-t-elle. Mais lorsque je lui demande plus d’informations sur cette période, elle répond d’un air amusé « Joker !». Et son rire laisse éclore la lourdeur de ce qui est ici caché.

Pourtant, Solange a su faire quelque chose de tout cela. « Ma vie fait ma force » dit-elle avec fierté. Et elle peut être fière Solange ! C’est une femme généreuse. Engagée. En guerre contre la précarité. Elle pense particulièrement à toutes ces personnes qui ne touchent pas leurs droits actuellement. A toutes celles qui ne reçoivent pas de réponse des administrations débordées. Cela lui est arrivé récemment : Plus d’allocation pendant plus de 4 mois, et pas de réponse de la CAF, malgré un dossier bien rempli. De loyers impayés en loyers impayés, elle se met alors à recevoir des lettres d’expulsion de son logement. « C’est normal. Je les comprends. Ils font valoir leur droits ! … » Elle tente tant bien que mal de faire valoir les siens. C’est hélas uniquement lors de l’intervention de l’assistante sociale qu’elle reçoit enfin une réponse de la CAF. « Pourtant je sais remplir un dossier !» s’indigne-t-elle. « Il y a justice et injustice ! »

Aujourd’hui, Solange s’exprime dans des textes de slam, qu’elle écrit pour se libérer d’une histoire difficile. Elle partage volontiers l’un d’eux pour faire entendre sa voix: « Juste ou injuste ? Que tout le monde n’ait pas les mêmes droits aux logements ? Juste ou injuste ? Qu’un humain maltraite un enfant qui est jugé ? Juste ou injuste ? (…) » Sa liste est longue, et ne s’arrêtera pas au point final qu’elle a posé.

Alors oui, Solange a une vie difficile… Mais n’éclaire-t-elle pas les autres de son expérience, de son dévouement, de sa rage de dire les choses pour faire avancer la société ?

Dans le foyer où elle a vécu, elle fait ainsi partie du Conseil de la Vie Sociale. « J’ai voulu en faire partie, parce que les éducateurs c’est bien, mais on se sent jugé. Il y a des choses qu’on ne leur dit pas. Les résidents du foyer pouvaient me dire à moi ce qu’ils ne pouvaient pas leur dire. »
Elle s’engage aussi au Conseil Régional des Personnes Accueillies (CRPA), auprès de la Fédération des Acteurs de la Solidarité. Lors de sa première réunion, elle constate avec étonnement qu’aucune femme n’y est élue. « Où sont les femmes ? (C’est ma devise…) » ajoute t-elle en riant. Elle est alors élue, pour y défendre avec vigueur trois thématiques, qui lui tiennent particulièrement à cœur : « Je me battrai pour les droits des femmes. Pour les droits des jeunes de 18 à 25 ans. Et pour les droits des personnes handicapées. »
Et Solange ajoute, comme pour conclure : « Ca m’a donné tellement de force le bénévolat ! Alors si je peux donner… je le fais ! Ce que j’ai appris, je veux le donner à d’autres ! »

Solange entretient une longue histoire avec l’ADEFO (Association Dijonnaise d’Entraide des Familles Ouvrières).
Alors qu’elle n’avait qu’une dizaine d’années, elle a tissé des liens avec cette association qui proposait aux familles en précarité des vacances loin de leur quotidien. Elle a pu en profiter.
Devenue mère, c’est ses enfants qui ont bénéficié de ces départs en vacances, loin « des cages à poules » qu’étaient leurs quartiers.
C’est aussi là qu’elle a trouvé du soutien pour les accompagner dans leur scolarité, grâce à des étudiants qui proposaient de l’aide aux devoirs, ou d’autres activités.
C’est enfin l’ADEFO qui l’a accueillie au sein d’un de son foyer Blanqui (CHRS) : « Ca n’était ni plus ni moins la dernière chance avant de vivre dehors. » Elle y fait aujourd’hui partie du Conseil de la Vie Sociale.
L’ADEFO a soutenu Solange tout au long de sa vie. « Ca a été pour moi mon cordon ombilical ».

Pour en savoir plus sur l’ADEFO :

https://www.adefo.asso.fr

LÆTITIA – « Une voix s’élève »

Il y a des voix qui s’élèvent et qui veulent compter. Celle de Lætitia en est une.

Lætitia a 42 ans, 3 enfants, et 290 euros par mois pour vivre. Ou plutôt survivre. Alors elle a décidé de parler : « Il faut que ceux qui sont dans la précarité soient entendus, écoutés. » clame-t-elle.

Pourtant, lorsqu’elle était enfant, Lætitia ne parlait pas. Pas du tout. Jusqu’à l’âge de ses 9 ans, elle n’était que silence : Motus et bouche cousue. Elle raconte que tous les professionnels de l’éducation, ne sachant que faire d’elle, voulaient alors la mettre en IME* (établissement accueillant des enfants atteints de handicap mental ou présentant une déficience intellectuelle). Mais sa mère, convaincue que sa fille n’avait rien à faire là-bas, s’est battue pour qu’elle n’y aille pas. Pour qu’elle s’en sorte. Contre toute attente, c’est à 9 ans que Lætitia a commencé à parler. Loin de son père violent. Hébergée avec sa mère et sa sœur dans une résidence pour femmes battues, la parole a pu se libérer. Enfin.

Lætitia ne se taira plus. Une soif de justice et d’égalité, la pousse aujourd’hui à se confier sur sa vie difficile, mais toujours entourée de l’Amour de sa maman et de sa sœur. Une vie précaire, certes, mais où l’on ne baisse pas les bras.

Alors, Lætitia se souvient. Au primaire, elle est orientée dans une classe « perfectionnement » avant d’intégrer la SEGPA* (classe accueillant les jeunes présentant des difficultés scolaires importantes). Elle y trouve sa place grâce à une maîtresse compréhensive, qui avance au rythme de ses élèves. « Des fois je faisais mes exercices de mathématiques en trois jours, parce que j’y arrivais pas. » avoue Lætitia. Mais elle se souvient encore de cette maîtresse si patiente, si juste, et qui lui a permis de se sentir fière de chacune de ses réussites, malgré les difficultés.

Et cela fera partie de ses convictions ensuite : Laisser les jeunes s’en sortir par eux-mêmes. Leur faire confiance. Les accompagner oui, mais ne pas faire à leur place. C’est ce qui a construit Lætitia.

Depuis, à force de travail et de persévérance, elle a obtenu plusieurs diplômes : son CAP Hébergement, son CAP Employée familiale, son titre professionnel de Gouvernante, mais elle n’a pas le bac, regrette-t-elle. « Si, j’ai deux bacs d’évier !» glisse-t-elle avec humour. Mais avec ceux-là, comment accéder aux postes dont elle rêve ?

Car Lætitia voudrait travailler dans l’accompagnement des jeunes qui sortent de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) : Ces enfants qui se retrouvent à l’âge de 18 ans, à la porte de leur foyer ou de leur famille d’accueil, souvent sans famille pour les aider. Pour Lætitia, cette situation est simplement inconcevable. Impossible. Elle le sait, car ses deux premiers enfants, ses jumeaux, ont eux-mêmes été placés, presque jusqu’à leur majorité. Et à 18 ans, c’est chez leur mère qu’ils sont revenus. Malgré sa précarité, elle les a accueillie bien sûr, mettant fin au déchirement qu’avait été ce placement pour elle. Et malgré son manque de moyens évident, elle a aussi hébergé deux jeunes amis de ses enfants, eux aussi sortant de l’ASE, et sans hébergement. « Je n’aime pas voir un jeune comme ça, à la rue. C’est pas possible ! » C’est alors elle qui leur fait découvrir les APL, la Sécurité Sociale, le compte AMELI, ou la rédaction de CV… Si elle n’a rien d’une spécialiste, elle se met simplement à leur hauteur, pousse les portes avec eux, et tente de les orienter, au mieux. Telle une mère pour ses enfants…

Si Lætitia garde un souvenir amer de son expérience avec l’Aide Sociale à l’Enfance, elle se souvient de cette période comme d’un moment fondateur : Oui, elle est capable de s’occuper de ses enfants ! La violence du placement guérit petit à petit, et elle essaie de rattraper avec eux le temps perdu…

Mais son plus jeune fils, Steven, vit actuellement chez son père, dont elle est séparée : « Financièrement je peux pas garder Steven. J’ai le projet qu’il revienne, mais c’est compliqué. »
Pour Lætitia, cette situation financière gâche la vie de famille. « Pour les 20 ans de mes enfants, j’ai pas acheté quelque chose, parce que je pouvais pas. Pour l’anniversaire de Steven, pareil. Je me suis mis avec ma sœur. J’ai pas pu ! … On dit que l’argent ne fait pas le bonheur ? Un petit peu quand même ! L’argent fait un peu le bonheur parce qu’on peut gâter un peu nos enfants… » Car Lætitia le sait : Y a-t-il plus grand bonheur que de rendre les autres heureux ?

Mais malgré ces séparations subies, la famille de Lætitia est une famille unie, et elle est maintenant grand-mère ! Elle accueille chez elle son fils, sa copine, et leur petit bébé de 4 mois à peine, le temps qu’ils trouvent un logement à eux.
« Ma famille, mes enfants, mes amis, ils sont ma bulle de force » confie-t-elle, déterminée à avancer, et à trouver des solutions malgré tous ses malheurs.

De retards de loyer en risque d’expulsion, de problèmes de santé en recherche d’emploi, d’aide alimentaire dérisoire en dossiers de la CAF complétés, re-complétés, re-re-complétés (Lætitia ne perçoit pas le RSA actuellement suite à un problème administratif), Lætitia sait maintenant ce que les difficultés lui ont apporté : « La volonté de faire ! De m’engager plus ! De changer tout ça !… Et je me dis qu’il faut que je me batte, que je suis pas toute seule ! Il y a d’autres familles qui sont comme moi ! »

Et de son témoignage intime ressort cette parole qui pourrait résonner, loin : « Les politiques ne vont pas dans les quartiers à haut risques, dans les taudis. Ils y vont pas… car il n’y a rien à voir… Mais si ! Il y a nous ! Les pauvres ! »

Alors oui, bien sûr, Lætitia sait que les injustices, les inégalités, « ça ne changera pas du jour au lendemain ! » Mais lucide, elle ajoute : « Mais si on ne fait rien, ça ne changera jamais ! »

Lætitia est engagée dans l’association ATD Quart Monde.
« ATD peut faire ce changement » dit-elle. « Si on est unit, si on travaille ensemble ! Là bas, on voit la réalité des choses, on voit la précarité. Et on arrive à rencontrer des professionnels, à expliquer nos problèmes. ATD c’est important parce que ça crée des liens, entre personnes de tous les milieux. »

Pour en savoir plus sur ATD Quart Monde :

www.atd-quartmonde.fr

MOHAMED – « Ma force, c’est l’avenir. »

Mohamed… Il y a ce qu’il a vécu, et l’expérience qu’il en retire : Sa manière de penser le monde aujourd’hui, du haut de ses 20 ans à peine… 20 ans, et déjà tant d’épreuves, qu’aucun roman d’aventures, qu’aucun drame, ne pourrait raconter, car ce qui s’est vécu là est quelque chose de si intime, de si grave, de si profondément lié à l’humanité… Aucun mot ne semble suffisant pour dire tout cela.

Pourtant, des mots, Mohamed en met si bien sur sa vie, son histoire, sur les questions qu’il se pose aujourd’hui, et ses fortes convictions, nées de sa fragilité. Car Mohamed a quitté seul son pays, la Côte d’Ivoire, pour suivre un rêve : vivre en France. Et ce qu’il a traversé, ce n’est pas seulement le désert, la violence, la faim, la peur, la mort de ses compagnons de voyage, c’est lui-même, c’est le monde, c’est l’homme tout entier. Dans ce qu’il a de bon. Dans le pire aussi.

Il est troublant de voir qu’à son âge, tout cela est si présent. Car c’est un philosophe Mohamed. Alors il doute. Est-ce que tout cela valait vraiment la peine ?
« On vient en France… On dépense nos vies… Nos vies entières ! Quand on perd certaines choses, on ne peut plus les rattraper : La dignité… La valeur… » Mais malgré tout, Mohamed est heureux d’avoir compris tout cela. De savoir que le monde n’est pas ce qu’il croyait. Qu’il n’a suivi qu’une illusion, un mensonge. Il le sait maintenant.

Après une période à la rue, puis hébergé un temps à l’hôtel par la Métropole de Lyon, Apprentis d’Auteuil l’a accueilli, il y a deux ans maintenant, au sein d’un de ses foyers : « Ici je me sens soutenu, accompagné. » raconte t-il. « Une fois, je suis allé à Paris pour une réunion d’Apprentis d’Auteuil. Il y avait des gens hauts placés, des personnalités. Il y avait beaucoup de personnes pour réfléchir à des solutions pour les jeunes, les résidences… Et c’est mon idée qu’ils ont retenu et mis en avant ! Ca m’a fait du bien. J’ai compris que je n’étais pas… que je n’étais pas… un moins que rien… un minable… J’ai compris que je pouvais apporter quelque chose. »

Aujourd’hui, Mohamed suit des études en maintenance des équipements industriels, un bac pro. C’est un jeune garçon travailleur et motivé, qui a déjà prouvé à ses patrons en stage ses capacités et son sérieux. Pourtant, rien de tout cela n’a suffit pour lui permettre d’obtenir son titre de séjour. Alors pour Mohamed c’est l’incompréhension, l’injustice, et le découragement parfois.

Mais lui qui a risqué plusieurs fois sa vie pour aider les autres, lors de sa longue traversée pour venir en France… leur trouver à manger lorsqu’ils étaient en prison, en Libye… les vêtir de ses propres habits… il a décidé de ne pas s’arrêter là… « Je me dis que je ne dois pas baisser les bras : Pour les enfants qui souffrent. Pour ceux qui sont dans la misère. (…) La souffrance que j’ai vécu m’a permis de comprendre la douleur des autres… Et cette émotion me mène à dire que je vais changer les choses. Si je ne me dis pas cela, je me trahis moi-même. »

Mohamed aime aussi dessiner. Il s’invente des lieux, qu’il croque avec un crayon ou un stylo bic : Une île, des bateaux, un supermarché… Il est fier de ses dessins. C’est bon de le voir sourire !

Une île, dessinée par Mohamed

Pour se changer les idées, il aime aussi inviter ses amis pour un repas, lorsqu’il a un peu d’argent… faire des blagues, rigoler avec eux… Ils sont parfois étonnés de sa manière de voir les choses, de ses certitudes, de sa façon de croire ou de parler…

Mais il répond : « Quand je vois mon parcours ! J’ai traversé la Méditerranée ! J’ai fait 4 jours dans la mer ! Les vagues qui étaient là… Dans un petit bateau… Sans nourriture… Je ne suis pas mort ! J’ai traversé tellement de choses, que je me dis « C’est possible : Tout est possible ! »

D’où lui vient donc cette force à Mohamed ?
« Ma force, c’est l’avenir. Quand je vois le soleil qui se couche, je me dis « Demain le soleil va se lever et va se coucher. Comme ma vie peut se lever et se coucher ! »

Un jeune homme hors du commun Mohamed ? Et une de ces personnalités extraordinaires, qui d’un cœur pur et généreux, veut changer le monde, et le rendre meilleur.

A propos d’Apprentis d’Auteuil :

Fondation catholique reconnue d’utilité publique, acteur engagé de la prévention et de la protection de l’enfance, Apprentis d’Auteuil développe en France et à l’international des programmes d’accueil, d’éducation, de formation et d’insertion pour redonner aux jeunes et aux familles fragilisés ce qui leur manque le plus : la confiance.

Apprentis d’Auteuil accompagne plus de 30 000 jeunes et familles dans près de 240 établissements. Ces jeunes lui sont confiés par leur famille ou par l’Aide sociale à l’enfance. La fondation dispense 77 formations professionnelles dans 12 filières.

A l’international, Apprentis d’Auteuil a choisi d’agir en partenariat. La fondation mène des actions dans plus de 32 pays aux côtés de ses 70 partenaires locaux. Chaque année, 25 000 jeunes et familles dans le monde bénéficient de ces programmes.

http://www.apprentis-auteuil.org

Vous souhaitez en savoir plus sur Mohamed ?
Voici quelques extraits choisis de son entretien :

Comment te présenterais-tu ?

Avant, quand j’étais dans mon pays, il y a beaucoup de choses que je ne savais pas. Mais avec tout ce que j’ai traversé, je me suis posé plein de questions. J’ai essayé de comprendre. Ça m’a beaucoup touché.

Si tu ne vis pas ça, tu ne peux pas le croire. Tu te dis « ça n’est pas possible »… Le racisme, comment les gens utilisent les gens, comment certains sont plus privilégiés par rapport à d’autres… Toutes ces choses me font mal. Je me dis que ce n’est pas normal.

Après, quand je prends un peu de hauteur, je regarde un peu l’Histoire, ce qui s’est passé avant pour qu’on en soit là aujourd’hui… Je me dis « Qu’est ce qui est arrivé pour qu’on pense comme ça aujourd’hui ? » J’essaye de comprendre ce qu’on m’a dit quand j’étais petit… Et je vois que ça ne colle pas : Je me sens comme si on m’avait menti.

On est venu en France en se disant « la France c’est beau. » On se dit que chez nous c’est de la merde, qu’il faut forcément venir en Europe pour devenir quelqu’un de meilleur. Et cette idée-là nous pousse à venir ici. Alors on vient en France, et arrivés là on voit comment on nous maltraite. On dépense nos vies, nos vies entières, et on voit que ça ne vaut pas la peine.

Mais quand je dis aux gens en Côte d’Ivoire que ce n’est pas facile ici, ils ne me croient pas. Ils croient qu’on ment. Parce que la télé montre la Tour Eiffel, les Champs-Élysées, les belles voitures, les belles maisons, et on est attiré par ça. Et puis quand on vient on se fait humilier, agresser. Il y a des choses quand on les perd, on ne peut plus les rattraper… La dignité… La valeur… Tout ce qui nous permet d’être en paix.

Et en même temps, je suis heureux de pouvoir comprendre tout ça. Si j’étais resté en Côte d’Ivoire, je n’aurais pas compris. J’ai subi, mais je comprends mieux maintenant. La difficulté m’a permis de comprendre.

J’ai connu la faim. Alors maintenant, quand quelqu’un me dit « Je n’ai rien mangé », automatiquement je ressens ce qu’il ressent, même si moi j’ai mangé. Et ça me donne envie de l’aider. C’est cette souffrance qui m’a aidé à comprendre.

J’ai dormi dehors… Alors quand je vois les gens qui dorment dehors, ça me touche. Je me dis « Si j’avais le courage de changer ça ! » … Parce que je sais ce que ça fait !

La souffrance que j’ai vécu dans ma vie, m’a permis de comprendre la souffrance des autres, et ça c’est positif. C’est cette émotion, que je ressens tout le temps, qui me mène à dire que je vais changer les choses. Si je me dis pas ça dans ma tête, je me trahis moi-même.

Comment veux-tu changer les choses ?

Je veux changer les choses en sensibilisant les gens à ce qu’ils ne comprennent pas !
C’est possible de changer, si on nous dit la vérité sur la vie, sur les choses, si on est conscient. Si on ne nous dit pas « ça va aller ! » « Tu es protégé ! » « La vie est belle ! » … « Les voitures, les voyages, les vêtements, la mode… » Et on grandit avec ça, on respecte rien. Après je comprends pourquoi on souffre !

Tout ce que tu entends à la télé, à la radio, tout ceux qui parlent sans comprendre la vie… peut-être parce qu’ils ont des diplômes… mais ils critiquent, ils disent des choses qu’ils ne connaissent pas de la vie. Et nous qui avons traversé tout ça, on a connu la souffrance… Tu te dis « il faut que ça change ».
Mais qui va changer ? Est-ce que c’est lui ? Est-ce que c’est moi ?
Au fond c’est nous qui devons changer. C’est pas ceux qui ont le pouvoir, ceux qui parlent mal… Eux ils vont pas changer. Mais nous qui subissons, nous on va changer !

Je veux aider les gens, à ne pas subir ce que moi j’ai subi.

Ce qui me ferait plaisir, c’est que les gens qui pleurent aujourd’hui, qu’ils rigolent demain. Les gens qui n’ont pas à manger aujourd’hui, qu’ils aient à manger. Des gens qui se disaient « la vie n’est rien », qu’ils se disent « on veut vivre, longtemps ». Les gens qui disaient « on a pas de valeur », qu’ils se disent « on a de la valeur ».

Il y a des gens, une fois qu’ils en sortent de la galère, ils oublient tout. Ils se disent « Les autres, c’est pas mon problème. » Moi non. Demain tu sors de la galère, tu penses à ceux qui sont dans la galère. Toi seul tu peux pas changer le monde, mais ensemble, on peut changer beaucoup de choses. C’est de ça que j’ai envie moi : changer les choses.

C’est possible en se donnant la main, en travaillant, en croyant en nous-mêmes, en s’acceptant tel qu’on est. Alors on pourra avancer. Devenir nous-mêmes. Être fier de nous. On peut réussir. N’importe qui peut réussir. C’est le chemin qu’on se donne, le combat qu’on veut mener. On s’appuie sur ça.
Il faut garder la foi en soi. Comprendre qu’il y a un Dieu qui est là, qui veille sur nous, qui nous protège. Et tout ce qu’on veut faire, tant que c’est pas faire du mal aux autres, c’est possible.

Veux-tu dire quelque chose de ton voyage entre la Côte d’Ivoire et la France ?

On m’a amené dans le désert, déposé là. Des gens sont venus vers nous, en nous demandant de l’eau. Ils nous ont dit « ça fait deux semaines qu’on est là, on a rien à manger». Ils étaient tout maigres… Je me suis allongé pour réfléchir, et j’ai gardé l’espoir. Jusqu’à ce qu’ils viennent nous prendre. C’était compliqué. Le soleil qui nous tape. Ca faisait mal comme si on allait exploser. Et là tu tiens le coup, tu te dis « t’inquiète pas Mo, c’est possible. » Et une fois que tu quittes le désert, on te met en prison. On te tape avec des battons. On te donne pas à manger. Tu vois des gens qui meurent. Qui deviennent tout maigres. Et ça te fait réfléchir : pourquoi l’homme est comme ça envers l’homme ? On est tous des humains ! Pourquoi un homme peut maltraiter un autre être humain ? … A cause de l’argent ! Et c’est là que j’ai vu l’importance de l’argent.

Homme seul dans le dėsert, qui réfléchit à sa vie – Dessin de Mohamed

J’ai risqué ma vie plusieurs fois pour des gens, pour qu’ils aient à manger. Parce qu’on était dans un endroit comme une prison, et il fallait quelqu’un pour aller chercher à manger. [En Libye]. C’était compliqué. Il y avait la guerre. Moi plusieurs fois j’ai risqué ma vie. Une fois on m’a attrapé. On m’a même tapé avec un pistolet à la nuque. J’étais blessé mais c’est passé. Jusqu’à un moment où j’en ai eu marre, je voulais sortir. J’ai dit « je veux partir », et les gens ont pleuré ils ont dit « si tu pars comment on va faire ? Comment on va manger ? » Avant on se connaissait pas, mais c’est moi qui faisait des efforts pour leur amener à manger… j’ai compris que dans leur tête j’étais responsable d’eux. Ils avaient leur espoir en moi. Et moi je suis parti. Il y avait des femmes qui se sont mises à pleurer. « Comment on fait nous ? » Ça m’a touché. Mais après un moment je suis parti. Et après il y a d’autres gens qui sont partis. On m’a cité des noms de gens qui sont mort. Et moi je me suis dit « c’est moi qui ai fait qu’ils sont morts. Si j’étais pas parti ils ne seraient pas morts. » Des fois je peux pas dormir, ça tourne dans ma tête. Mais j’ai fait ce que je pouvais faire. Et il est arrivé ce qui est arrivé .

Quand j’étais là-bas, souvent les gens n’avaient pas de vêtements à porter. Ils me suppliaient et moi je leur ai donné tous mes vêtements. Et quand je leur ai donné à manger, j’ai vu comment ils étaient contents, ça m’a beaucoup touché.

Quand j’ai traversé la Méditerranée, j’ai vu des femmes, ça m’a beaucoup choqué. J’ai vu la mer, ça m’a choqué. On a eu de la chance de passer. Mais y en a qui ont pas eu la chance. Nous on est partis. Et quand tu vois la mer… Quand tu vois comment tu es minuscule dans la mer, tout petit, tu te dis comment ça se fait ?

Quelqu’un qui lit un livre et quelqu’un qui voit, ils n’ont pas la même compréhension. Et les vagues qui nous amenaient à gauche à droite, les vagues qui allaient nous faire tomber… Il y avait des bébés parmi nous, on est resté là toute la nuit. Le vent là-bas c’est pas pareil. Le ciel là-bas c’est pas pareil. Les étoiles là-bas c’est pas pareil. Tu te dis : « Peut-être il y a deux mondes ? »
Il y a une beauté qui effraie… Qui fait peur… Qui n’a rien à voir avec ce qu’on voit ici. Ça te fait réfléchir, beaucoup. Tu te dis « d’où vient cette force ? »

Le bateau il était percé, on a eu peur, les gens ils ont commencé à pleurer. On s’est dit c’est la fin pour nous. On était là, le vent, la nuit a commencé à venir. On était là, on attendait juste que la mort nous prenne. On s’est dit « La vie humaine n’est pas grand chose ». Tu te dis à ce moment là, « Qu’est ce qui t’a poussé ? Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi tu es venu ? Il fallait rester chez toi, ça vaut pas la peine ! » Les gens étaient paniqués. Puis à un moment donné, miracle… on a vu un gros bateau qui venait. Et il est venu nous chercher ! Et quand on est monté sur le grand bateau, et qu’on a vu la mer, et le petit bateau dans lequel on était… tu te dis « C’est pas normal. Comment a-t-on pu penser à risquer sa vie comme ça ? » Tu te rends compte du danger.

Au fur et à mesure, tu traverses ça, tu arrives en Italie, tu te dis ça y est, c’est finit. La souffrance est terminée. Tu vas être bien. Tu voyais l’Italie à la télé, c’est bien beau. En fait tu te trompes. Les gens te regardent bizarrement parce que tu as la peau noire. Tu commences à comprendre que tu es différent des autres. Les gens te regardent comme si tu n’étais pas normal. Y en a qui me prenaient en photo. Y en a ils sont racistes, ils aiment pas les noirs. Je me demande pourquoi ils aiment pas les noirs… Quand j’étais en Libye, les arabes n’aimaient pas les noirs. Je me dis pourquoi ils n’aiment pas les noirs. Qu’est ce que les noirs ont fait ?

Après je suis venu à Lyon, on a dormi dehors. Mais moi j’arrivais pas à dormir. J’étais là à réfléchir. On est allé à la mosquée. On nous a chassé. On nous a dit « c’est pas possible de dormir à la Mosquée ». Il fallait partir. C’est là que j’ai compris : Que les Musulmans te disent tu peux pas rester à la Mosquée, c’est chaud.
C’est là que j’ai compris la réalité de la vie. La vie a ses lois, si tu comprends pas, tu comprends rien.
Y a pas de Dieu qui va t’aider, il faut que tu te battes pour avoir ta place. J’ai commencé à comprendre qu’il fallait se battre.

… Jusqu’à ce qu’on nous accepte à la Métropole ici. On nous a mis à l’hôtel. C’était compliqué la solitude. Tu fais que cogiter. Les choses passées te reviennent en tête, tout ce que tu as vu, tout ce que tu as fait… Et tu cherches à comprendre.

Quelle est ta situation aujourd’hui ?

Aujourd’hui je suis irrégulier au niveau des papiers. On m’a dit « il faut aller à l’école, il faut s’intégrer » j’ai dit « ok ». J’ai fait ce qu’il fallait. J’ai pas eu de problème avec les gens, la police, personne. J’ai eu des diplômes. J’ai travaillé avec des gens. J’ai fait des stages. J’ai apporté toutes les preuves que j’étais bien là. Et à ma grande surprise je vais à la préfecture, et on me dit « Non on te donne pas ». Je demande pourquoi et on me dit « Il n’y a pas d’explication ».

Les études que je fais ça m’intéressait au début. J’ai eu des diplômes, le patron il voulait m’embaucher, mais la préfecture n’a pas donné le papier, et là ça m’a découragé, je me suis dit ça vaut pas la peine en fait.

On accepte de faire souffrir l’autre pour un seul papier. Il demande pas beaucoup : juste un papier pour pouvoir se défendre, travailler, cotiser, faire ce qu’il faut, faire avancer la société. On lui refuse.

Mais quand je vois mon parcours, j’ai traversé tellement de choses, que je me dis « C’est possible. Tout est possible ».

Mon premier ennemi c’est mon ignorance. Parce que tant que je serai ignorant, je pourrai jamais avancer. Si je comprends les choses, je vais avancer. Et si je cherche, je vais trouver… Dans 5 ans, dans 10 ans, un jour je vais trouver ce que je cherche.

Je me dis que si je suis arrivé en France, c’est pas par hasard. Peut-être que le destin a voulu que je vienne en France pour comprendre les choses, et aller changer les choses.

D’où te vient cette force ?

Des fois je dis à des amis « On va changer ça », ils me disent « Non, c’est pas possible ». Je leur réponds «Du moment où tu te mets dans la tête que c’est pas possible, ça ne sera jamais possible. En fait, c’est possible ! » J’ai traversé la Méditerranée. J’ai fait 4 jours dans la mer. Je ne suis pas mort. Les vagues qui étaient là… Dans un petit bateau… Sans nourriture… Je ne suis pas mort ! Je vois les oiseaux qui vivent. Je ne sais pas comment ils font, mais c’est la vie qui est comme ça : Tout est possible.

Alors je me dis que je peux faire quelque chose ! Il y a eu des gens qui sont passés, à eux seuls ils ont changé le cours de l’histoire. Ils étaient pas des génies, ils étaient pas extraordinaires, mais par leur volonté, par leur envie, par leur détermination, ils ont réussi.

Ces valeurs viennent de mon parcours…

Quand je traverse le désert, et je vois le vent qui souffle. Et je vois les chameaux qui sont là… Je ne vois pas d’eau. Pas de village… Je me demande comment font les gens pour vivre ? Je n’ai pas la réponse !
Quand je vois le soleil qui se lève, je vois le sable qui se déplace… Quand il fait nuit, dans le désert… Je vois les étoiles qui bougent, le ciel qui est tellement impressionnant que j’arrive pas à le définir… C’est quoi qui fait tout ça ? … Je me dis que tout ça n’est pas par hasard !

Mais je n’écoute pas les gens. Je crois en moi-même, je m’écoute moi-même. Et je vois l’avenir… je vois le ciel… je vois les hommes… je vois la terre… ça, ça je crois ! C’est là que je trouve ma force.

DEBORAH – « Malgré les tempêtes… »

Deborah. Jeune femme de 27 ans. Force de vie malgré les tempêtes.

« Je suis une personne lambda » dit-elle « qui essaie de vivre, ou de survivre, de se sortir un peu de ce schéma continuel de misère et de pauvreté. »

Deborah. Enfant placée à l’âge de 7 mois pour maltraitance. Ballottée de foyers en familles d’accueil jusqu’à l’âge de ses 18 ans. Puis livrée à elle-même pour « fêter » son passage à la majorité. « Deborah tu es adulte maintenant, débrouille-toi ! Trouve un emploi, un logement, tu as deux mois… Et sinon c’est la rue ! »

Deborah a fait ce qu’elle a pu. Elle a eu peur souvent. Où allait-elle dormir ? Qu’allait-elle manger ? Mais elle a mené sa vie. « J’ai toujours réussi à essayer de m’en sortir, à essayer de relever la tête malgré tout. ».

N’a-t-elle pas raison Deborah ? Essayer, n’est-ce pas déjà un peu réussir ?

Certes, elle n’a pas toujours fait les bons choix. Elle le sait. Elle s’est trompée souvent. Sur les autres surtout. Combien de fois a-t-elle été déçue ?

Elle qui s’est fait battre par des gens qu’elle aimait…

Elle continue pourtant de chercher cette paix intérieure dont on lui a parlé… cette « douceur dans le cœur » … Elle aussi elle en veut ! … mais son quotidien de galère la rattrape trop souvent. « La paix intérieure… c’est le combat de toute une vie » me confie-t-elle.

Alors, quand il faut se battre pour atteindre la paix, on aimerait pouvoir lui donner toutes les armes.

Deborah a deux enfants. Deux filles. Deux petits rayons de soleil. Ouvertes sur le monde. Prêtes à croquer la vie. Et pour ses filles, jamais elle ne baissera les bras. D’ailleurs, on lui dit souvent qu’elle est courageuse ! « Alors c’est possible que ce soit vrai » rit-elle !

Rayonnante Deborah ! Joyeuse ! Drôle !

Et quand c’est difficile, elle se ressource auprès de ses enfants… ou de ses amies, qui comptent tant pour elles… « Et puis j’avoue y a Netflix aussi ! » lâche-t-elle dans un rire.

« Quand t’as des problèmes, t’as tendance à être centré sur ce qui t’arrive. Mais finalement on n’a qu’une vie… Pour essayer de garder cette joie de vivre qu’on a en nous. Ou essayer de la trouver ! »

Deborah, des claques tu en as trop reçues. Et tu nous en donnes une aujourd’hui. Mais une bonne claque : Leçon de vie !

Merci !

L’écho des veilleurs tient à saluer l’action de l’association ATD Quart Monde, qui est en lien avec Deborah depuis plusieurs années. 

Avec ATD Quart Monde, elle a notamment participé au Festival des Arts et des Savoirs, afin de favoriser les talents de chacun dans un quartier où les conditions de vie sont difficiles. Elle a aussi pu rencontrer des familles Roms, en animant des temps de jeux pour les enfants, et en proposant des temps de partage avec les parents. 

« C’est une des meilleures périodes de ma vie ! (…) Souvent on a des à priori sur les gens, parce qu’ils ne sont pas de la même classe sociale que nous, qu’ils ne viennent pas du même endroit, qu’ils ne vivent pas pareil que nous… Mais en les rencontrant, on se rend compte qu’en fait ce sont des gens en or!  » témoigne Deborah.

Pour soutenir ATD Quart Monde ou en savoir plus sur l’action de cette association :

https://www.atd-quartmonde.fr/

atd