LÆTITIA – « Une voix s’élève »

Il y a des voix qui s’élèvent et qui veulent compter. Celle de Lætitia en est une.

Lætitia a 42 ans, 3 enfants, et 290 euros par mois pour vivre. Ou plutôt survivre. Alors elle a décidé de parler : « Il faut que ceux qui sont dans la précarité soient entendus, écoutés. » clame-t-elle.

Pourtant, lorsqu’elle était enfant, Lætitia ne parlait pas. Pas du tout. Jusqu’à l’âge de ses 9 ans, elle n’était que silence : Motus et bouche cousue. Elle raconte que tous les professionnels de l’éducation, ne sachant que faire d’elle, voulaient alors la mettre en IME* (établissement accueillant des enfants atteints de handicap mental ou présentant une déficience intellectuelle). Mais sa mère, convaincue que sa fille n’avait rien à faire là-bas, s’est battue pour qu’elle n’y aille pas. Pour qu’elle s’en sorte. Contre toute attente, c’est à 9 ans que Lætitia a commencé à parler. Loin de son père violent. Hébergée avec sa mère et sa sœur dans une résidence pour femmes battues, la parole a pu se libérer. Enfin.

Lætitia ne se taira plus. Une soif de justice et d’égalité, la pousse aujourd’hui à se confier sur sa vie difficile, mais toujours entourée de l’Amour de sa maman et de sa sœur. Une vie précaire, certes, mais où l’on ne baisse pas les bras.

Alors, Lætitia se souvient. Au primaire, elle est orientée dans une classe « perfectionnement » avant d’intégrer la SEGPA* (classe accueillant les jeunes présentant des difficultés scolaires importantes). Elle y trouve sa place grâce à une maîtresse compréhensive, qui avance au rythme de ses élèves. « Des fois je faisais mes exercices de mathématiques en trois jours, parce que j’y arrivais pas. » avoue Lætitia. Mais elle se souvient encore de cette maîtresse si patiente, si juste, et qui lui a permis de se sentir fière de chacune de ses réussites, malgré les difficultés.

Et cela fera partie de ses convictions ensuite : Laisser les jeunes s’en sortir par eux-mêmes. Leur faire confiance. Les accompagner oui, mais ne pas faire à leur place. C’est ce qui a construit Lætitia.

Depuis, à force de travail et de persévérance, elle a obtenu plusieurs diplômes : son CAP Hébergement, son CAP Employée familiale, son titre professionnel de Gouvernante, mais elle n’a pas le bac, regrette-t-elle. « Si, j’ai deux bacs d’évier !» glisse-t-elle avec humour. Mais avec ceux-là, comment accéder aux postes dont elle rêve ?

Car Lætitia voudrait travailler dans l’accompagnement des jeunes qui sortent de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) : Ces enfants qui se retrouvent à l’âge de 18 ans, à la porte de leur foyer ou de leur famille d’accueil, souvent sans famille pour les aider. Pour Lætitia, cette situation est simplement inconcevable. Impossible. Elle le sait, car ses deux premiers enfants, ses jumeaux, ont eux-mêmes été placés, presque jusqu’à leur majorité. Et à 18 ans, c’est chez leur mère qu’ils sont revenus. Malgré sa précarité, elle les a accueillie bien sûr, mettant fin au déchirement qu’avait été ce placement pour elle. Et malgré son manque de moyens évident, elle a aussi hébergé deux jeunes amis de ses enfants, eux aussi sortant de l’ASE, et sans hébergement. « Je n’aime pas voir un jeune comme ça, à la rue. C’est pas possible ! » C’est alors elle qui leur fait découvrir les APL, la Sécurité Sociale, le compte AMELI, ou la rédaction de CV… Si elle n’a rien d’une spécialiste, elle se met simplement à leur hauteur, pousse les portes avec eux, et tente de les orienter, au mieux. Telle une mère pour ses enfants…

Si Lætitia garde un souvenir amer de son expérience avec l’Aide Sociale à l’Enfance, elle se souvient de cette période comme d’un moment fondateur : Oui, elle est capable de s’occuper de ses enfants ! La violence du placement guérit petit à petit, et elle essaie de rattraper avec eux le temps perdu…

Mais son plus jeune fils, Steven, vit actuellement chez son père, dont elle est séparée : « Financièrement je peux pas garder Steven. J’ai le projet qu’il revienne, mais c’est compliqué. »
Pour Lætitia, cette situation financière gâche la vie de famille. « Pour les 20 ans de mes enfants, j’ai pas acheté quelque chose, parce que je pouvais pas. Pour l’anniversaire de Steven, pareil. Je me suis mis avec ma sœur. J’ai pas pu ! … On dit que l’argent ne fait pas le bonheur ? Un petit peu quand même ! L’argent fait un peu le bonheur parce qu’on peut gâter un peu nos enfants… » Car Lætitia le sait : Y a-t-il plus grand bonheur que de rendre les autres heureux ?

Mais malgré ces séparations subies, la famille de Lætitia est une famille unie, et elle est maintenant grand-mère ! Elle accueille chez elle son fils, sa copine, et leur petit bébé de 4 mois à peine, le temps qu’ils trouvent un logement à eux.
« Ma famille, mes enfants, mes amis, ils sont ma bulle de force » confie-t-elle, déterminée à avancer, et à trouver des solutions malgré tous ses malheurs.

De retards de loyer en risque d’expulsion, de problèmes de santé en recherche d’emploi, d’aide alimentaire dérisoire en dossiers de la CAF complétés, re-complétés, re-re-complétés (Lætitia ne perçoit pas le RSA actuellement suite à un problème administratif), Lætitia sait maintenant ce que les difficultés lui ont apporté : « La volonté de faire ! De m’engager plus ! De changer tout ça !… Et je me dis qu’il faut que je me batte, que je suis pas toute seule ! Il y a d’autres familles qui sont comme moi ! »

Et de son témoignage intime ressort cette parole qui pourrait résonner, loin : « Les politiques ne vont pas dans les quartiers à haut risques, dans les taudis. Ils y vont pas… car il n’y a rien à voir… Mais si ! Il y a nous ! Les pauvres ! »

Alors oui, bien sûr, Lætitia sait que les injustices, les inégalités, « ça ne changera pas du jour au lendemain ! » Mais lucide, elle ajoute : « Mais si on ne fait rien, ça ne changera jamais ! »

Lætitia est engagée dans l’association ATD Quart Monde.
« ATD peut faire ce changement » dit-elle. « Si on est unit, si on travaille ensemble ! Là bas, on voit la réalité des choses, on voit la précarité. Et on arrive à rencontrer des professionnels, à expliquer nos problèmes. ATD c’est important parce que ça crée des liens, entre personnes de tous les milieux. »

Pour en savoir plus sur ATD Quart Monde :

www.atd-quartmonde.fr