SOLANGE – « Juste ou injuste »

Il y a du soleil dans la voix de Solange ! Un franc-parler chaleureux, qui inspire la confiance ! Et de l’humour parfois … comme lorsqu’elle me parle de sa grosse addiction… au tricot !

Pourtant, la vie de Solange est une vie cabossée. Placée à l’âge d’un mois, « pupille de la nation », elle ne comprend pas ses parents : Pourquoi l’ont-ils mise au monde, si c’est pour ne pas lui laisser de place ? Solange a ainsi dû vivre en foyer, puis chez une « nourrice » toute son enfance. C’est elle qui lui a appris tout ce qu’elle sait aujourd’hui. C’est aussi vers elle qu’elle se tournait si elle avait une question ou besoin de soutien. « C’était ma nourrice ma mère… ». Il y a une grande reconnaissance, mais aussi de la souffrance, dans ce constat.

Pourtant, avec le recul, Solange se rend compte aujourd’hui combien ce placement l’a protégé, l’a sauvé. Son père n’a t-il pas abusé de sa grande sœur ? Ne s’est-il pas « passé des choses » lorsqu’ils dormaient chaque nuit dans le même lit ? Comment lui pardonner, lui qui a sali sa sœur aujourd’hui disparue ? Elle ne peut pas.

Solange doit se rendre à l’évidence : Ses parents ont toujours été des étrangers pour elle. Si bien qu’à l’âge de 16 ans, ils font pour elle une demande d’émancipation de mineur . « C’était la preuve que je n’étais pas voulue. On ne fait pas cette chose-là normalement quand on aime ses enfants. » La rancœur et l’incompréhension ne cesseront de tourmenter sa vie d’adulte.

A 16 ans, Solange se met en ménage avec un homme qui tombera vite dans l’alcool. « Je me suis débrouillée comme je pouvais pour élever mes enfants. » dit-elle. Elle en aura 7, de deux pères différents, ainsi que deux adoptés (les enfants de son ex-mari). «Ils sont 9. » m’explique t-elle. « Mais chez nous il n’y a pas de demi ! Non, non, c’est une fratrie ! Si il y en a un qui a un soucis et que l’autre peut l’aider, il le fera. Entre frères et sœurs, ils se soutiennent. Et moi aussi, si j’ai besoin d’un soutien, je peux compter sur eux. On s’aide mutuellement. Ça, c’est une chose que j’ai été capable de leur donner, de leur faire comprendre ! Qu’il faut s’aider entre nous ! ».

Suite à des soucis personnels, Solange vit plusieurs années dans un foyer accueillant des personnes en précarité, femmes battues, ou parents dont les enfants sont placés. « Cela m’a été d’une grande aide » me confie-t-elle. Mais lorsque je lui demande plus d’informations sur cette période, elle répond d’un air amusé « Joker !». Et son rire laisse éclore la lourdeur de ce qui est ici caché.

Pourtant, Solange a su faire quelque chose de tout cela. « Ma vie fait ma force » dit-elle avec fierté. Et elle peut être fière Solange ! C’est une femme généreuse. Engagée. En guerre contre la précarité. Elle pense particulièrement à toutes ces personnes qui ne touchent pas leurs droits actuellement. A toutes celles qui ne reçoivent pas de réponse des administrations débordées. Cela lui est arrivé récemment : Plus d’allocation pendant plus de 4 mois, et pas de réponse de la CAF, malgré un dossier bien rempli. De loyers impayés en loyers impayés, elle se met alors à recevoir des lettres d’expulsion de son logement. « C’est normal. Je les comprends. Ils font valoir leur droits ! … » Elle tente tant bien que mal de faire valoir les siens. C’est hélas uniquement lors de l’intervention de l’assistante sociale qu’elle reçoit enfin une réponse de la CAF. « Pourtant je sais remplir un dossier !» s’indigne-t-elle. « Il y a justice et injustice ! »

Aujourd’hui, Solange s’exprime dans des textes de slam, qu’elle écrit pour se libérer d’une histoire difficile. Elle partage volontiers l’un d’eux pour faire entendre sa voix: « Juste ou injuste ? Que tout le monde n’ait pas les mêmes droits aux logements ? Juste ou injuste ? Qu’un humain maltraite un enfant qui est jugé ? Juste ou injuste ? (…) » Sa liste est longue, et ne s’arrêtera pas au point final qu’elle a posé.

Alors oui, Solange a une vie difficile… Mais n’éclaire-t-elle pas les autres de son expérience, de son dévouement, de sa rage de dire les choses pour faire avancer la société ?

Dans le foyer où elle a vécu, elle fait ainsi partie du Conseil de la Vie Sociale. « J’ai voulu en faire partie, parce que les éducateurs c’est bien, mais on se sent jugé. Il y a des choses qu’on ne leur dit pas. Les résidents du foyer pouvaient me dire à moi ce qu’ils ne pouvaient pas leur dire. »
Elle s’engage aussi au Conseil Régional des Personnes Accueillies (CRPA), auprès de la Fédération des Acteurs de la Solidarité. Lors de sa première réunion, elle constate avec étonnement qu’aucune femme n’y est élue. « Où sont les femmes ? (C’est ma devise…) » ajoute t-elle en riant. Elle est alors élue, pour y défendre avec vigueur trois thématiques, qui lui tiennent particulièrement à cœur : « Je me battrai pour les droits des femmes. Pour les droits des jeunes de 18 à 25 ans. Et pour les droits des personnes handicapées. »
Et Solange ajoute, comme pour conclure : « Ca m’a donné tellement de force le bénévolat ! Alors si je peux donner… je le fais ! Ce que j’ai appris, je veux le donner à d’autres ! »

Solange entretient une longue histoire avec l’ADEFO (Association Dijonnaise d’Entraide des Familles Ouvrières).
Alors qu’elle n’avait qu’une dizaine d’années, elle a tissé des liens avec cette association qui proposait aux familles en précarité des vacances loin de leur quotidien. Elle a pu en profiter.
Devenue mère, c’est ses enfants qui ont bénéficié de ces départs en vacances, loin « des cages à poules » qu’étaient leurs quartiers.
C’est aussi là qu’elle a trouvé du soutien pour les accompagner dans leur scolarité, grâce à des étudiants qui proposaient de l’aide aux devoirs, ou d’autres activités.
C’est enfin l’ADEFO qui l’a accueillie au sein d’un de son foyer Blanqui (CHRS) : « Ca n’était ni plus ni moins la dernière chance avant de vivre dehors. » Elle y fait aujourd’hui partie du Conseil de la Vie Sociale.
L’ADEFO a soutenu Solange tout au long de sa vie. « Ca a été pour moi mon cordon ombilical ».

Pour en savoir plus sur l’ADEFO :

https://www.adefo.asso.fr

LOUBNA – « L’essentiel »

Loubna était avocate en Algérie. Une vie stable, heureuse. Jusqu’à ce que tout bascule suite à un « problème » dans son travail. Menacée, mais sans aucune protection de l’Etat, elle a dû partir dans l’urgence, disparaître, pour protéger sa vie et celle de sa fille : Quitter son pays. Son travail. Sa maison. Sa maman. Sa vie stable et heureuse… Fuir tout ce qui lui était pourtant si précieux.
Avec son mari et sa fille, c’est en France qu’ils ont trouvé refuge. C’était il y a trois ans.

Aujourd’hui maman de trois jeunes enfants, Loubna est encore sous le choc : « Jamais je ne pensais pouvoir vivre une situation comme celle-là. » Car malgré ses quelques économies ramenées d’Algérie, ici, Loubna manque de tout : « Parfois je ne mange rien de la journée. Vous me croyez ? » demande t-elle, la voix tremblante, remplie de détresse.
Sans-papiers, faute de « preuves » pour obtenir leur demande d’asile, Loubna et son mari tentent difficilement de survivre. Et la brutalité de ce changement de vie revient sans cesse à eux : «Des fois, en sortant de l’école, on passe devant la boulangerie avec ma fille… Elle me demande un croissant, mais moi je n’ai pas d’argent pour l’acheter. Je n’ai pas un euro ! Alors je change de chemin maintenant. Pour ne pas passer devant la boulangerie. Pour qu’elle ne sente pas l’odeur. »

A ce déracinement, et ce difficile apprentissage de la pauvreté, s’ajoute le deuil de sa mère, décédée soudainement, quelques mois après son départ. Un deuil dont elle a du mal à se remettre.

Mais malgré les difficultés, le temps fait son chemin, et comme dit Loubna : « Tout passe ». Après de longs mois d’errance, elle est maintenant hébergée dans un foyer, avec son mari et ses trois enfants. La maitresse de sa fille, et la directrice de l’école, l’ont aidé à faire les démarches auprès de la Mairie, du 115, de la Maison de la Veille Sociale. Avec douceur, elle raconte combien leur gentillesse la porte : « Certaines personnes m’aident beaucoup. Quand elles voient que j’ai pleuré, le matin, elles me demandent comment je vais… Elles me disent « Bon courage »… Elles me disent « Tu es forte »… Elles me donnent un sourire ! Ça me donne la force… Vraiment ! »
N’a t-elle pas raison Loubna ? Parfois, n’est-ce pas les mots les plus simples qui emplissent le cœur de courage, et donnent la force d’avancer ?

D’ailleurs, sa fille le lui a prouvé encore, récemment : « Un jour, ma fille de 6 ans m’a vu dans la cuisine en train de pleurer en cachette. Elle m’a demandé si c’était ma maman qui me manquait. Je lui ai dit que oui, qu’elle me manquait tellement… et elle m’a répondu : « C’est pas grave maman : Moi je suis avec toi, et papa aussi, et Gana, et Mohamed ! » Cela m’a tellement touché ! Elle a levé le noir de mes yeux… De mon cœur ! Quand je pense à ça, je me dis que j’ai perdu certaines choses, mais que j’ai gagné aussi beaucoup ! Finalement ces épreuves m’ont rapproché de ma famille. » Et Loubna continue : « Mes enfants ce sont mes yeux, mon cœur, mon espoir, ma vie. Et je suis aux côtés de mon mari, toujours. »

Lorsqu’elle passe devant le Tribunal, Loubna a toujours un pincement au cœur, en voyant les avocats, dehors, dans leur robe. Elle se souvient alors de sa carrière, et de sa robe, laissée dans un sac, elle ne sait pas très bien où. Son rêve serait de retravailler un jour dans ce domaine… Elle a d’ailleurs gardé avec elle sa carte professionnelle, et l’attestation qu’elle était avocate, en Algérie. Mais reste un long parcours administratif à suivre pour espérer pouvoir vivre et travailler dignement, ici en France.

« J’ai passé une période vraiment vraiment noire, mais maintenant le plus dur est passé. » dit-elle. « A notre façon, on dit toujours « Hamdoulillah » (« Merci mon Dieu »). Car l’essentiel c’est que mes enfants vont bien. L’essentiel c’est qu’on est une famille. L’essentiel c’est que ma fille, si elle a besoin de sa maman, je suis à côté d’elle. Si elle a besoin de son papa, il est à côté d’elle. C’est ça l’essentiel ! On partage tout. Moi et ma famille on partage tout. »

Et si aujourd’hui ils ont peu, pour Loubna, ce n’est pas grave. Puisqu’ils ont le partage.

Depuis 2017, Loubna se rend aux Restos du Coeur chaque semaine. Là-bas, elle trouve une aide alimentaire indispensable pour elle et sa famille.
« Aux Restos du Coeur, ils sont gentils. Ils ont toujours le sourire. Ils rigolent avec tout le monde. Ils te donnent toujours l’espoir ! » dit-elle.

Pour en savoir plus sur l’action de cette association:

www.restosducoeur.org

MOHAMED – « Ma force, c’est l’avenir. »

Mohamed… Il y a ce qu’il a vécu, et l’expérience qu’il en retire : Sa manière de penser le monde aujourd’hui, du haut de ses 20 ans à peine… 20 ans, et déjà tant d’épreuves, qu’aucun roman d’aventures, qu’aucun drame, ne pourrait raconter, car ce qui s’est vécu là est quelque chose de si intime, de si grave, de si profondément lié à l’humanité… Aucun mot ne semble suffisant pour dire tout cela.

Pourtant, des mots, Mohamed en met si bien sur sa vie, son histoire, sur les questions qu’il se pose aujourd’hui, et ses fortes convictions, nées de sa fragilité. Car Mohamed a quitté seul son pays, la Côte d’Ivoire, pour suivre un rêve : vivre en France. Et ce qu’il a traversé, ce n’est pas seulement le désert, la violence, la faim, la peur, la mort de ses compagnons de voyage, c’est lui-même, c’est le monde, c’est l’homme tout entier. Dans ce qu’il a de bon. Dans le pire aussi.

Il est troublant de voir qu’à son âge, tout cela est si présent. Car c’est un philosophe Mohamed. Alors il doute. Est-ce que tout cela valait vraiment la peine ?
« On vient en France… On dépense nos vies… Nos vies entières ! Quand on perd certaines choses, on ne peut plus les rattraper : La dignité… La valeur… » Mais malgré tout, Mohamed est heureux d’avoir compris tout cela. De savoir que le monde n’est pas ce qu’il croyait. Qu’il n’a suivi qu’une illusion, un mensonge. Il le sait maintenant.

Après une période à la rue, puis hébergé un temps à l’hôtel par la Métropole de Lyon, Apprentis d’Auteuil l’a accueilli, il y a deux ans maintenant, au sein d’un de ses foyers : « Ici je me sens soutenu, accompagné. » raconte t-il. « Une fois, je suis allé à Paris pour une réunion d’Apprentis d’Auteuil. Il y avait des gens hauts placés, des personnalités. Il y avait beaucoup de personnes pour réfléchir à des solutions pour les jeunes, les résidences… Et c’est mon idée qu’ils ont retenu et mis en avant ! Ca m’a fait du bien. J’ai compris que je n’étais pas… que je n’étais pas… un moins que rien… un minable… J’ai compris que je pouvais apporter quelque chose. »

Aujourd’hui, Mohamed suit des études en maintenance des équipements industriels, un bac pro. C’est un jeune garçon travailleur et motivé, qui a déjà prouvé à ses patrons en stage ses capacités et son sérieux. Pourtant, rien de tout cela n’a suffit pour lui permettre d’obtenir son titre de séjour. Alors pour Mohamed c’est l’incompréhension, l’injustice, et le découragement parfois.

Mais lui qui a risqué plusieurs fois sa vie pour aider les autres, lors de sa longue traversée pour venir en France… leur trouver à manger lorsqu’ils étaient en prison, en Libye… les vêtir de ses propres habits… il a décidé de ne pas s’arrêter là… « Je me dis que je ne dois pas baisser les bras : Pour les enfants qui souffrent. Pour ceux qui sont dans la misère. (…) La souffrance que j’ai vécu m’a permis de comprendre la douleur des autres… Et cette émotion me mène à dire que je vais changer les choses. Si je ne me dis pas cela, je me trahis moi-même. »

Mohamed aime aussi dessiner. Il s’invente des lieux, qu’il croque avec un crayon ou un stylo bic : Une île, des bateaux, un supermarché… Il est fier de ses dessins. C’est bon de le voir sourire !

Une île, dessinée par Mohamed

Pour se changer les idées, il aime aussi inviter ses amis pour un repas, lorsqu’il a un peu d’argent… faire des blagues, rigoler avec eux… Ils sont parfois étonnés de sa manière de voir les choses, de ses certitudes, de sa façon de croire ou de parler…

Mais il répond : « Quand je vois mon parcours ! J’ai traversé la Méditerranée ! J’ai fait 4 jours dans la mer ! Les vagues qui étaient là… Dans un petit bateau… Sans nourriture… Je ne suis pas mort ! J’ai traversé tellement de choses, que je me dis « C’est possible : Tout est possible ! »

D’où lui vient donc cette force à Mohamed ?
« Ma force, c’est l’avenir. Quand je vois le soleil qui se couche, je me dis « Demain le soleil va se lever et va se coucher. Comme ma vie peut se lever et se coucher ! »

Un jeune homme hors du commun Mohamed ? Et une de ces personnalités extraordinaires, qui d’un cœur pur et généreux, veut changer le monde, et le rendre meilleur.

A propos d’Apprentis d’Auteuil :

Fondation catholique reconnue d’utilité publique, acteur engagé de la prévention et de la protection de l’enfance, Apprentis d’Auteuil développe en France et à l’international des programmes d’accueil, d’éducation, de formation et d’insertion pour redonner aux jeunes et aux familles fragilisés ce qui leur manque le plus : la confiance.

Apprentis d’Auteuil accompagne plus de 30 000 jeunes et familles dans près de 240 établissements. Ces jeunes lui sont confiés par leur famille ou par l’Aide sociale à l’enfance. La fondation dispense 77 formations professionnelles dans 12 filières.

A l’international, Apprentis d’Auteuil a choisi d’agir en partenariat. La fondation mène des actions dans plus de 32 pays aux côtés de ses 70 partenaires locaux. Chaque année, 25 000 jeunes et familles dans le monde bénéficient de ces programmes.

http://www.apprentis-auteuil.org

Vous souhaitez en savoir plus sur Mohamed ?
Voici quelques extraits choisis de son entretien :

Comment te présenterais-tu ?

Avant, quand j’étais dans mon pays, il y a beaucoup de choses que je ne savais pas. Mais avec tout ce que j’ai traversé, je me suis posé plein de questions. J’ai essayé de comprendre. Ça m’a beaucoup touché.

Si tu ne vis pas ça, tu ne peux pas le croire. Tu te dis « ça n’est pas possible »… Le racisme, comment les gens utilisent les gens, comment certains sont plus privilégiés par rapport à d’autres… Toutes ces choses me font mal. Je me dis que ce n’est pas normal.

Après, quand je prends un peu de hauteur, je regarde un peu l’Histoire, ce qui s’est passé avant pour qu’on en soit là aujourd’hui… Je me dis « Qu’est ce qui est arrivé pour qu’on pense comme ça aujourd’hui ? » J’essaye de comprendre ce qu’on m’a dit quand j’étais petit… Et je vois que ça ne colle pas : Je me sens comme si on m’avait menti.

On est venu en France en se disant « la France c’est beau. » On se dit que chez nous c’est de la merde, qu’il faut forcément venir en Europe pour devenir quelqu’un de meilleur. Et cette idée-là nous pousse à venir ici. Alors on vient en France, et arrivés là on voit comment on nous maltraite. On dépense nos vies, nos vies entières, et on voit que ça ne vaut pas la peine.

Mais quand je dis aux gens en Côte d’Ivoire que ce n’est pas facile ici, ils ne me croient pas. Ils croient qu’on ment. Parce que la télé montre la Tour Eiffel, les Champs-Élysées, les belles voitures, les belles maisons, et on est attiré par ça. Et puis quand on vient on se fait humilier, agresser. Il y a des choses quand on les perd, on ne peut plus les rattraper… La dignité… La valeur… Tout ce qui nous permet d’être en paix.

Et en même temps, je suis heureux de pouvoir comprendre tout ça. Si j’étais resté en Côte d’Ivoire, je n’aurais pas compris. J’ai subi, mais je comprends mieux maintenant. La difficulté m’a permis de comprendre.

J’ai connu la faim. Alors maintenant, quand quelqu’un me dit « Je n’ai rien mangé », automatiquement je ressens ce qu’il ressent, même si moi j’ai mangé. Et ça me donne envie de l’aider. C’est cette souffrance qui m’a aidé à comprendre.

J’ai dormi dehors… Alors quand je vois les gens qui dorment dehors, ça me touche. Je me dis « Si j’avais le courage de changer ça ! » … Parce que je sais ce que ça fait !

La souffrance que j’ai vécu dans ma vie, m’a permis de comprendre la souffrance des autres, et ça c’est positif. C’est cette émotion, que je ressens tout le temps, qui me mène à dire que je vais changer les choses. Si je me dis pas ça dans ma tête, je me trahis moi-même.

Comment veux-tu changer les choses ?

Je veux changer les choses en sensibilisant les gens à ce qu’ils ne comprennent pas !
C’est possible de changer, si on nous dit la vérité sur la vie, sur les choses, si on est conscient. Si on ne nous dit pas « ça va aller ! » « Tu es protégé ! » « La vie est belle ! » … « Les voitures, les voyages, les vêtements, la mode… » Et on grandit avec ça, on respecte rien. Après je comprends pourquoi on souffre !

Tout ce que tu entends à la télé, à la radio, tout ceux qui parlent sans comprendre la vie… peut-être parce qu’ils ont des diplômes… mais ils critiquent, ils disent des choses qu’ils ne connaissent pas de la vie. Et nous qui avons traversé tout ça, on a connu la souffrance… Tu te dis « il faut que ça change ».
Mais qui va changer ? Est-ce que c’est lui ? Est-ce que c’est moi ?
Au fond c’est nous qui devons changer. C’est pas ceux qui ont le pouvoir, ceux qui parlent mal… Eux ils vont pas changer. Mais nous qui subissons, nous on va changer !

Je veux aider les gens, à ne pas subir ce que moi j’ai subi.

Ce qui me ferait plaisir, c’est que les gens qui pleurent aujourd’hui, qu’ils rigolent demain. Les gens qui n’ont pas à manger aujourd’hui, qu’ils aient à manger. Des gens qui se disaient « la vie n’est rien », qu’ils se disent « on veut vivre, longtemps ». Les gens qui disaient « on a pas de valeur », qu’ils se disent « on a de la valeur ».

Il y a des gens, une fois qu’ils en sortent de la galère, ils oublient tout. Ils se disent « Les autres, c’est pas mon problème. » Moi non. Demain tu sors de la galère, tu penses à ceux qui sont dans la galère. Toi seul tu peux pas changer le monde, mais ensemble, on peut changer beaucoup de choses. C’est de ça que j’ai envie moi : changer les choses.

C’est possible en se donnant la main, en travaillant, en croyant en nous-mêmes, en s’acceptant tel qu’on est. Alors on pourra avancer. Devenir nous-mêmes. Être fier de nous. On peut réussir. N’importe qui peut réussir. C’est le chemin qu’on se donne, le combat qu’on veut mener. On s’appuie sur ça.
Il faut garder la foi en soi. Comprendre qu’il y a un Dieu qui est là, qui veille sur nous, qui nous protège. Et tout ce qu’on veut faire, tant que c’est pas faire du mal aux autres, c’est possible.

Veux-tu dire quelque chose de ton voyage entre la Côte d’Ivoire et la France ?

On m’a amené dans le désert, déposé là. Des gens sont venus vers nous, en nous demandant de l’eau. Ils nous ont dit « ça fait deux semaines qu’on est là, on a rien à manger». Ils étaient tout maigres… Je me suis allongé pour réfléchir, et j’ai gardé l’espoir. Jusqu’à ce qu’ils viennent nous prendre. C’était compliqué. Le soleil qui nous tape. Ca faisait mal comme si on allait exploser. Et là tu tiens le coup, tu te dis « t’inquiète pas Mo, c’est possible. » Et une fois que tu quittes le désert, on te met en prison. On te tape avec des battons. On te donne pas à manger. Tu vois des gens qui meurent. Qui deviennent tout maigres. Et ça te fait réfléchir : pourquoi l’homme est comme ça envers l’homme ? On est tous des humains ! Pourquoi un homme peut maltraiter un autre être humain ? … A cause de l’argent ! Et c’est là que j’ai vu l’importance de l’argent.

Homme seul dans le dėsert, qui réfléchit à sa vie – Dessin de Mohamed

J’ai risqué ma vie plusieurs fois pour des gens, pour qu’ils aient à manger. Parce qu’on était dans un endroit comme une prison, et il fallait quelqu’un pour aller chercher à manger. [En Libye]. C’était compliqué. Il y avait la guerre. Moi plusieurs fois j’ai risqué ma vie. Une fois on m’a attrapé. On m’a même tapé avec un pistolet à la nuque. J’étais blessé mais c’est passé. Jusqu’à un moment où j’en ai eu marre, je voulais sortir. J’ai dit « je veux partir », et les gens ont pleuré ils ont dit « si tu pars comment on va faire ? Comment on va manger ? » Avant on se connaissait pas, mais c’est moi qui faisait des efforts pour leur amener à manger… j’ai compris que dans leur tête j’étais responsable d’eux. Ils avaient leur espoir en moi. Et moi je suis parti. Il y avait des femmes qui se sont mises à pleurer. « Comment on fait nous ? » Ça m’a touché. Mais après un moment je suis parti. Et après il y a d’autres gens qui sont partis. On m’a cité des noms de gens qui sont mort. Et moi je me suis dit « c’est moi qui ai fait qu’ils sont morts. Si j’étais pas parti ils ne seraient pas morts. » Des fois je peux pas dormir, ça tourne dans ma tête. Mais j’ai fait ce que je pouvais faire. Et il est arrivé ce qui est arrivé .

Quand j’étais là-bas, souvent les gens n’avaient pas de vêtements à porter. Ils me suppliaient et moi je leur ai donné tous mes vêtements. Et quand je leur ai donné à manger, j’ai vu comment ils étaient contents, ça m’a beaucoup touché.

Quand j’ai traversé la Méditerranée, j’ai vu des femmes, ça m’a beaucoup choqué. J’ai vu la mer, ça m’a choqué. On a eu de la chance de passer. Mais y en a qui ont pas eu la chance. Nous on est partis. Et quand tu vois la mer… Quand tu vois comment tu es minuscule dans la mer, tout petit, tu te dis comment ça se fait ?

Quelqu’un qui lit un livre et quelqu’un qui voit, ils n’ont pas la même compréhension. Et les vagues qui nous amenaient à gauche à droite, les vagues qui allaient nous faire tomber… Il y avait des bébés parmi nous, on est resté là toute la nuit. Le vent là-bas c’est pas pareil. Le ciel là-bas c’est pas pareil. Les étoiles là-bas c’est pas pareil. Tu te dis : « Peut-être il y a deux mondes ? »
Il y a une beauté qui effraie… Qui fait peur… Qui n’a rien à voir avec ce qu’on voit ici. Ça te fait réfléchir, beaucoup. Tu te dis « d’où vient cette force ? »

Le bateau il était percé, on a eu peur, les gens ils ont commencé à pleurer. On s’est dit c’est la fin pour nous. On était là, le vent, la nuit a commencé à venir. On était là, on attendait juste que la mort nous prenne. On s’est dit « La vie humaine n’est pas grand chose ». Tu te dis à ce moment là, « Qu’est ce qui t’a poussé ? Pourquoi tu as fait ça ? Pourquoi tu es venu ? Il fallait rester chez toi, ça vaut pas la peine ! » Les gens étaient paniqués. Puis à un moment donné, miracle… on a vu un gros bateau qui venait. Et il est venu nous chercher ! Et quand on est monté sur le grand bateau, et qu’on a vu la mer, et le petit bateau dans lequel on était… tu te dis « C’est pas normal. Comment a-t-on pu penser à risquer sa vie comme ça ? » Tu te rends compte du danger.

Au fur et à mesure, tu traverses ça, tu arrives en Italie, tu te dis ça y est, c’est finit. La souffrance est terminée. Tu vas être bien. Tu voyais l’Italie à la télé, c’est bien beau. En fait tu te trompes. Les gens te regardent bizarrement parce que tu as la peau noire. Tu commences à comprendre que tu es différent des autres. Les gens te regardent comme si tu n’étais pas normal. Y en a qui me prenaient en photo. Y en a ils sont racistes, ils aiment pas les noirs. Je me demande pourquoi ils aiment pas les noirs… Quand j’étais en Libye, les arabes n’aimaient pas les noirs. Je me dis pourquoi ils n’aiment pas les noirs. Qu’est ce que les noirs ont fait ?

Après je suis venu à Lyon, on a dormi dehors. Mais moi j’arrivais pas à dormir. J’étais là à réfléchir. On est allé à la mosquée. On nous a chassé. On nous a dit « c’est pas possible de dormir à la Mosquée ». Il fallait partir. C’est là que j’ai compris : Que les Musulmans te disent tu peux pas rester à la Mosquée, c’est chaud.
C’est là que j’ai compris la réalité de la vie. La vie a ses lois, si tu comprends pas, tu comprends rien.
Y a pas de Dieu qui va t’aider, il faut que tu te battes pour avoir ta place. J’ai commencé à comprendre qu’il fallait se battre.

… Jusqu’à ce qu’on nous accepte à la Métropole ici. On nous a mis à l’hôtel. C’était compliqué la solitude. Tu fais que cogiter. Les choses passées te reviennent en tête, tout ce que tu as vu, tout ce que tu as fait… Et tu cherches à comprendre.

Quelle est ta situation aujourd’hui ?

Aujourd’hui je suis irrégulier au niveau des papiers. On m’a dit « il faut aller à l’école, il faut s’intégrer » j’ai dit « ok ». J’ai fait ce qu’il fallait. J’ai pas eu de problème avec les gens, la police, personne. J’ai eu des diplômes. J’ai travaillé avec des gens. J’ai fait des stages. J’ai apporté toutes les preuves que j’étais bien là. Et à ma grande surprise je vais à la préfecture, et on me dit « Non on te donne pas ». Je demande pourquoi et on me dit « Il n’y a pas d’explication ».

Les études que je fais ça m’intéressait au début. J’ai eu des diplômes, le patron il voulait m’embaucher, mais la préfecture n’a pas donné le papier, et là ça m’a découragé, je me suis dit ça vaut pas la peine en fait.

On accepte de faire souffrir l’autre pour un seul papier. Il demande pas beaucoup : juste un papier pour pouvoir se défendre, travailler, cotiser, faire ce qu’il faut, faire avancer la société. On lui refuse.

Mais quand je vois mon parcours, j’ai traversé tellement de choses, que je me dis « C’est possible. Tout est possible ».

Mon premier ennemi c’est mon ignorance. Parce que tant que je serai ignorant, je pourrai jamais avancer. Si je comprends les choses, je vais avancer. Et si je cherche, je vais trouver… Dans 5 ans, dans 10 ans, un jour je vais trouver ce que je cherche.

Je me dis que si je suis arrivé en France, c’est pas par hasard. Peut-être que le destin a voulu que je vienne en France pour comprendre les choses, et aller changer les choses.

D’où te vient cette force ?

Des fois je dis à des amis « On va changer ça », ils me disent « Non, c’est pas possible ». Je leur réponds «Du moment où tu te mets dans la tête que c’est pas possible, ça ne sera jamais possible. En fait, c’est possible ! » J’ai traversé la Méditerranée. J’ai fait 4 jours dans la mer. Je ne suis pas mort. Les vagues qui étaient là… Dans un petit bateau… Sans nourriture… Je ne suis pas mort ! Je vois les oiseaux qui vivent. Je ne sais pas comment ils font, mais c’est la vie qui est comme ça : Tout est possible.

Alors je me dis que je peux faire quelque chose ! Il y a eu des gens qui sont passés, à eux seuls ils ont changé le cours de l’histoire. Ils étaient pas des génies, ils étaient pas extraordinaires, mais par leur volonté, par leur envie, par leur détermination, ils ont réussi.

Ces valeurs viennent de mon parcours…

Quand je traverse le désert, et je vois le vent qui souffle. Et je vois les chameaux qui sont là… Je ne vois pas d’eau. Pas de village… Je me demande comment font les gens pour vivre ? Je n’ai pas la réponse !
Quand je vois le soleil qui se lève, je vois le sable qui se déplace… Quand il fait nuit, dans le désert… Je vois les étoiles qui bougent, le ciel qui est tellement impressionnant que j’arrive pas à le définir… C’est quoi qui fait tout ça ? … Je me dis que tout ça n’est pas par hasard !

Mais je n’écoute pas les gens. Je crois en moi-même, je m’écoute moi-même. Et je vois l’avenir… je vois le ciel… je vois les hommes… je vois la terre… ça, ça je crois ! C’est là que je trouve ma force.

SANA – « Cette attention aux autres »

« La vie ne donne pas tout.» Sana le sait bien.

Tunisienne, elle s’est échouée en Italie il y a quelques années, en quête d’une vie meilleure… Puis elle est arrivée en France, il y a sept ans.
Une vie de souffrance, la peur au ventre, mais avec l’espoir d’offrir à ses trois enfants la liberté de choisir leur travail. De vivre leur vie dignement.

Aujourd’hui Sana et sa famille vivent dans un foyer d’hébergement. « Dieu merci ! » dit-elle, n’oubliant pas ces mois de galère à vivre dans une caravane, ou logée chez des personnes en l’échange de services incessants.

Pourtant, pour ses enfants c’est la honte : « Maman, tu ne dis pas que j’habite dans un foyer ! » lui supplie son fils de 10 ans, à la sortie de l’école. Pour elle, c’est comme un coup de couteau.

En attendant ses papiers pour pouvoir travailler en France, ils vivent difficilement, grâce à des chèques services. Mais Sana reste déterminée :« Je suis venue en France pour améliorer ma vie. Je veux travailler. Je ne veux pas que l’Etat m’aide. Je suis jeune. J’ai la force : Je peux travailler.»

Sa demande de carte de séjour est maintenant dans les mains d’un avocat, suite à un refus qu’elle a reçu, il y a quelques mois. Dévastée et épuisée de cette longue attente, Sana continue malgré tout de se battre : « Quand je vois mes enfants, je sais qu’il faut que je sois forte. Quelquefois les larmes sortent toutes seules, même devant eux… Mais vite vite, je recule et je fais quelque chose d’autre, pour sentir que je suis courageuse. »

Sana est aujourd’hui en procédure de divorce : « J’ai résisté 21 années de mariage » dit-elle. « Mais mon mari est un bloc de pierre, je suis fatiguée. »

Pourtant, dans toutes ces difficultés, Sana a trouvé quelque chose… une petite pépite. Serait-ce finalement un cadeau de la vie ?

«Avant, je ne me défendais pas. Si quelqu’un m’insultait ou n’était pas respectueux avec moi, je ne disais rien. J’étais un peu timide… pas un peu… même 80% timide ! » rit-elle. Puis elle continue : « Petit à petit, j’ai trouvé le courage de répondre. Je suis mieux que la première personne, qui était quelqu’un qu’on attaque, qui pleurait cachée. J’ai trouvé la liberté. Comme un prisonnier sorti de sa prison. Je peux exprimer mes sentiments !»

Maintenant Sana aide ses voisins, ou les parents de l’école dans laquelle est scolarisé son fils. Certains ne parlent pas le français, alors elle les accompagne à leur rendez-vous avec le directeur, ou lors d’un rendez-vous de docteur, pour les aider à comprendre, et à se faire comprendre.

« Je suis contente quand j’aide quelqu’un. » dit-elle, le cœur grand ouvert. « J’aime soutenir les familles. Je veux participer à leur douleur, à leur souffrance, pour chercher une solution… ou même trouver des mots qui les aident, qui les encouragent ».

Et jusque dans ses prières, Sana à cette incroyable attention pour les autres :

« Quand tu crois en Dieu, tu lui demandes tout » confit-elle : « Mon Dieu, s’il vous plaît, aidez-moi ! Protégez mes enfants ! Aidez-moi à aider cette famille ! Donnez-moi la force de chercher une solution pour cette famille ! »


« Quelquefois tu trouves la solution en une heure ou deux » dit-elle… « Quelquefois, il faut attendre des années… »

Mais Sana le sait. Elle trouvera le moyen de changer cette vie.

Dans l’école primaire où le fils de Sana est scolarisé, un lieu d’accueil a été mis en place pour les parents. Sana a pu y tisser des liens conviviaux avec d’autres parents, ainsi qu’avec des professionnels de l’éducation. Elle y a trouvé du soutien et des clefs pour accompagner au mieux ses enfants dans leur vie et dans leur scolarité.
A l’heure où l’école tend à creuser les inégalités, ce type d’initiatives favorise la réussite scolaire de tous les enfants, même des plus défavorisés.
Le collectif Mille et un Territoires réunit 17 associations, qui se mobilisent ainsi pour renforcer les liens entre l’école et la famille.


Pour en savoir plus sur le collectif Mille et un Territoires : https://www.1001territoires.fr/