FRANÇOISE – « Il fallait que je m’exprime »

Françoise arrive, épuisée, une heure après l’heure de notre rendez-vous. Elle est là pour me partager sa vie, son histoire. Au premier regard, je pourrais croire qu’elle a traversé tous les obstacles pour venir jusqu’ici. N’est-ce pas d’ailleurs la vérité ?

De ses deux sacs, trop lourds pour elle, elle sort d’abord son téléphone, l’air dépitée : Elle n’a plus de crédit et ne pouvait pas me rappeler. Elle me raconte ensuite ses rendez-vous manqués aujourd’hui. Ou était-ce hier ? Celui avec cet hôtel, dans le Sud de Lyon : Pôle Emploi l’envoyait là-bas, car ils cherchent une femme de chambre. Mais c’est trop loin pour elle ! Comment y aller ? De toute façon, elle a raté l’entretien. Elle voudrait bien les rappeler mais ne sait plus le numéro. Alors Françoise a peur qu’on lui coupe le RSA. Il ne faut pas surtout…

Et puis il y a son rendez-vous raté avec cette dame de la Maison de la Métropole. De mon téléphone, elle la rappelle et s’excuse de n’avoir pas pu venir il y a deux jours : « J’ai été hospitalisée. Ma santé est fragile. » explique-t-elle. « A l’hôpital, ils m’ont dit que je ne buvais pas assez, mais je n’ai pas le temps de boire, moi ! Il y a tant de choses à gérer ! »

Françoise connaît la rue depuis 30 ans maintenant et elle est abîmée par cette vie de galère. Oui, elle a bien eu des appartements, mais ça n’a jamais duré. « C’est des problèmes d’entente » me confie-t-elle. Alors, toutes ces années, elle a dormi où elle a pu : dans des MJC, à l’hôpital, dans les sas d’entrée des banques, ou aux lavomatiques… Depuis un an, elle a enfin trouvé refuge chez une amie de la paroisse. Bien sûr, c’est mieux que la rue, mais elle n’aime pas dépendre de quelqu’un. Et elle sait bien qu’elle ne peut pas vivre chez les autres, comme ça, éternellement.

Françoise a 56 ans. Elle a déjà eu des emplois : Dans les espaces verts… En blanchisserie… Femme de chambre… Plusieurs fois, ça l’a sorti de la rue. Mais la vérité, c’est qu’elle ne comprend pas : « A chaque fois qu’on essaie de s’en sortir, il y a quelqu’un pour nous mettre des bâtons dans les roues. C’est de la sorcellerie à ce niveau-là. Pourquoi je me retrouve toujours à la rue ? »

Elle se souvient de son enfance. Son père était absent, et sa maman, ayant un handicap important aux yeux, ne pouvait pas l’élever. Alors c’est elle qui s’occupait de son petit frère… et même de sa mère.

Des années plus tard, les services sociaux ont d’ailleurs placé ses enfants pour ce motif. Ils ont dit à Françoise que sa mère lui prenait trop de temps. Françoise avait déjà perdu un bébé, décédé accidentellement à l’âge de 2 mois, alors ça a été dur ces placements. « Je tenais à mes autres enfants. » s’attriste-t-elle… « Heureusement que la famille d’accueil était bien ! Je ne leur reproche rien ! … Sauf cette fois où ils sont partis en vacances en Italie sans me prévenir. C’était mon enfant quand même ! J’avais le droit de savoir ! »

C’est vrai que c’était dur pour elle ces temps de visite, où l’heure c’est l’heure… 30 minutes et puis c’est tout… « Ça se dit protection de l’enfance, mais c’est comme ça que vous protégez les enfants ? » s’indigne-t-elle. Françoise ne leur montrait pas qu’elle était triste.

Mais elle est fatiguée. Presque au milieu de la phrase, et malgré la force de son récit, ses yeux se ferment : Elle s’endort. Ce n’est qu’après un café que nous reprenons le fil de la discussion.

Avant tout, elle regarde son téléphone. Elle doit rappeler sa fille, celle qui habite à Pau. Elle voudrait tant faire ce long trajet en car pour aller la retrouver, et voir ses petits-enfants. Mais quand pourra t-elle y aller ? Tout est si compliqué…

« Je voudrais être comme tout le monde. » soupire-t-elle « M’occuper de mes enfants, de mes petits-enfants… C’est pas facile avec eux, mais je les aime. Ils me reprochent beaucoup de choses, mais c’est pas leur faute. »

Elle voudrait aussi rappeler son fils : il a essayé de la joindre plusieurs fois : il doit avoir besoin d’argent. C’est un adulte maintenant, mais depuis quelque temps, il est devenu violent. « Il a la haine contre la société » s’inquiète Françoise. « Il est capable de faire n’importe quoi. Il a tout cassé dans son appartement… Il faudra qu’il s’explique avec l’organisme HLM… » Françoise se demande ce qu’elle peut faire pour lui. Lui donner 20 euros peut-être ? Après tout, elle est sa mère, c’est son rôle de l’aider. Et même s’il est violent ? Et même si elle n’a rien ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus.

Plus jeune, Françoise aussi a eu une période empreinte de violence. « A force de connaître la rue, la misère, j’avais de la rébellion en moi. Je voulais me bagarrer. Il fallait que je m’exprime. » C’est finalement sa foi en Dieu qui la sort de cet engrenage, lorsqu’elle entend un jour une voix lui dire : « Qu’est ce que tu fais là ? Ce n’est pas ta place! ». Par la prière, Françoise parvient à s’apaiser.

« Je prie beaucoup. » explique-t-elle. « Si je prie pas, je suis foutue. Si j’ai pas Dieu, je suis rien. Et ma croyance envers le seigneur me permet de ne pas être égoïste. De partager avec l’autre. »

Françoise repense aux deux hommes qui ont partagé sa vie. Son premier mari avait un problème avec l’alcool. « Mais je ne lui en veux pas » ajoute Françoise. « Lui aussi, il a eu un parcours difficile. ». Le deuxième était bipolaire. Hospitalisé en hôpital psychiatrique, il est devenu violent. Françoise a bien essayé de dire aux soignants que son mari n’était pas comme ça d’habitude, que c’était les médicaments. Mais ils n’ont rien fait pour arrêter. « Ils sont pas assez à l’écoute des patients dans ces hôpitaux. » Françoise trouve ça inadmissible.

C’est important pour elle de parler de tout ça. Elle a même fait du théâtre à ce sujet. Son sourire doux s’illumine lorsqu’elle parle des ateliers de slams, d’écriture, de chorale ou de théâtre, qu’elle a pu suivre avec les associations qui la soutiennent. « Ça me permet de m’évader de mes soucis, de mes problèmes. » … Et de faire passer des messages importants.

Alors oui, je peux dire que Françoise a traversé tous les obstacles pour venir à ce rendez-vous : « Des choses terribles » me dit-elle. Mais en s’exprimant, elle a pris sa place. Et de sa parole, riche et généreuse, naissent de précieux enseignements.

Françoise tient à remercier La Maison de Rodolphe (anciennement appelé Relais SOS) : « Ils m’ont bien remonté le moral. Ils m’ont fait faire des ateliers théâtre, des ateliers d’écriture, pour que je reprenne goût à la vie. J’oublie pas tout ce qu’ils ont fait pour moi ! »

La Maison de Rodolphe, gérée par le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri, est un centre d’hébergement et un accueil de jour destiné à aider les personnes isolées, les hommes avec chiens et les familles en détresse à retrouver leur autonomie personnelle et sociale. A titre d’exemple, au mois de juillet 2021, 259 personnes ont pu se rendre à l’accueil de jour.

Pour en savoir plus sur cette association : www.fndsa.org

SOLANGE – « Juste ou injuste »

Il y a du soleil dans la voix de Solange ! Un franc-parler chaleureux, qui inspire la confiance ! Et de l’humour parfois … comme lorsqu’elle me parle de sa grosse addiction… au tricot !

Pourtant, la vie de Solange est une vie cabossée. Placée à l’âge d’un mois, « pupille de la nation », elle ne comprend pas ses parents : Pourquoi l’ont-ils mise au monde, si c’est pour ne pas lui laisser de place ? Solange a ainsi dû vivre en foyer, puis chez une « nourrice » toute son enfance. C’est elle qui lui a appris tout ce qu’elle sait aujourd’hui. C’est aussi vers elle qu’elle se tournait si elle avait une question ou besoin de soutien. « C’était ma nourrice ma mère… ». Il y a une grande reconnaissance, mais aussi de la souffrance, dans ce constat.

Pourtant, avec le recul, Solange se rend compte aujourd’hui combien ce placement l’a protégé, l’a sauvé. Son père n’a t-il pas abusé de sa grande sœur ? Ne s’est-il pas « passé des choses » lorsqu’ils dormaient chaque nuit dans le même lit ? Comment lui pardonner, lui qui a sali sa sœur aujourd’hui disparue ? Elle ne peut pas.

Solange doit se rendre à l’évidence : Ses parents ont toujours été des étrangers pour elle. Si bien qu’à l’âge de 16 ans, ils font pour elle une demande d’émancipation de mineur . « C’était la preuve que je n’étais pas voulue. On ne fait pas cette chose-là normalement quand on aime ses enfants. » La rancœur et l’incompréhension ne cesseront de tourmenter sa vie d’adulte.

A 16 ans, Solange se met en ménage avec un homme qui tombera vite dans l’alcool. « Je me suis débrouillée comme je pouvais pour élever mes enfants. » dit-elle. Elle en aura 7, de deux pères différents, ainsi que deux adoptés (les enfants de son ex-mari). «Ils sont 9. » m’explique t-elle. « Mais chez nous il n’y a pas de demi ! Non, non, c’est une fratrie ! Si il y en a un qui a un soucis et que l’autre peut l’aider, il le fera. Entre frères et sœurs, ils se soutiennent. Et moi aussi, si j’ai besoin d’un soutien, je peux compter sur eux. On s’aide mutuellement. Ça, c’est une chose que j’ai été capable de leur donner, de leur faire comprendre ! Qu’il faut s’aider entre nous ! ».

Suite à des soucis personnels, Solange vit plusieurs années dans un foyer accueillant des personnes en précarité, femmes battues, ou parents dont les enfants sont placés. « Cela m’a été d’une grande aide » me confie-t-elle. Mais lorsque je lui demande plus d’informations sur cette période, elle répond d’un air amusé « Joker !». Et son rire laisse éclore la lourdeur de ce qui est ici caché.

Pourtant, Solange a su faire quelque chose de tout cela. « Ma vie fait ma force » dit-elle avec fierté. Et elle peut être fière Solange ! C’est une femme généreuse. Engagée. En guerre contre la précarité. Elle pense particulièrement à toutes ces personnes qui ne touchent pas leurs droits actuellement. A toutes celles qui ne reçoivent pas de réponse des administrations débordées. Cela lui est arrivé récemment : Plus d’allocation pendant plus de 4 mois, et pas de réponse de la CAF, malgré un dossier bien rempli. De loyers impayés en loyers impayés, elle se met alors à recevoir des lettres d’expulsion de son logement. « C’est normal. Je les comprends. Ils font valoir leur droits ! … » Elle tente tant bien que mal de faire valoir les siens. C’est hélas uniquement lors de l’intervention de l’assistante sociale qu’elle reçoit enfin une réponse de la CAF. « Pourtant je sais remplir un dossier !» s’indigne-t-elle. « Il y a justice et injustice ! »

Aujourd’hui, Solange s’exprime dans des textes de slam, qu’elle écrit pour se libérer d’une histoire difficile. Elle partage volontiers l’un d’eux pour faire entendre sa voix: « Juste ou injuste ? Que tout le monde n’ait pas les mêmes droits aux logements ? Juste ou injuste ? Qu’un humain maltraite un enfant qui est jugé ? Juste ou injuste ? (…) » Sa liste est longue, et ne s’arrêtera pas au point final qu’elle a posé.

Alors oui, Solange a une vie difficile… Mais n’éclaire-t-elle pas les autres de son expérience, de son dévouement, de sa rage de dire les choses pour faire avancer la société ?

Dans le foyer où elle a vécu, elle fait ainsi partie du Conseil de la Vie Sociale. « J’ai voulu en faire partie, parce que les éducateurs c’est bien, mais on se sent jugé. Il y a des choses qu’on ne leur dit pas. Les résidents du foyer pouvaient me dire à moi ce qu’ils ne pouvaient pas leur dire. »
Elle s’engage aussi au Conseil Régional des Personnes Accueillies (CRPA), auprès de la Fédération des Acteurs de la Solidarité. Lors de sa première réunion, elle constate avec étonnement qu’aucune femme n’y est élue. « Où sont les femmes ? (C’est ma devise…) » ajoute t-elle en riant. Elle est alors élue, pour y défendre avec vigueur trois thématiques, qui lui tiennent particulièrement à cœur : « Je me battrai pour les droits des femmes. Pour les droits des jeunes de 18 à 25 ans. Et pour les droits des personnes handicapées. »
Et Solange ajoute, comme pour conclure : « Ca m’a donné tellement de force le bénévolat ! Alors si je peux donner… je le fais ! Ce que j’ai appris, je veux le donner à d’autres ! »

Solange entretient une longue histoire avec l’ADEFO (Association Dijonnaise d’Entraide des Familles Ouvrières).
Alors qu’elle n’avait qu’une dizaine d’années, elle a tissé des liens avec cette association qui proposait aux familles en précarité des vacances loin de leur quotidien. Elle a pu en profiter.
Devenue mère, c’est ses enfants qui ont bénéficié de ces départs en vacances, loin « des cages à poules » qu’étaient leurs quartiers.
C’est aussi là qu’elle a trouvé du soutien pour les accompagner dans leur scolarité, grâce à des étudiants qui proposaient de l’aide aux devoirs, ou d’autres activités.
C’est enfin l’ADEFO qui l’a accueillie au sein d’un de son foyer Blanqui (CHRS) : « Ca n’était ni plus ni moins la dernière chance avant de vivre dehors. » Elle y fait aujourd’hui partie du Conseil de la Vie Sociale.
L’ADEFO a soutenu Solange tout au long de sa vie. « Ca a été pour moi mon cordon ombilical ».

Pour en savoir plus sur l’ADEFO :

https://www.adefo.asso.fr

LIONEL – « Rescapé de la rue »

30 ans de rue, ça use un homme. Lionel en témoigne. 30 ans à vivre sur le bitume, au regard de tous. A ne dormir que d’un œil, que d’une oreille, et à être en alerte, toujours. 30 ans à faire la manche pour survivre, à trouver des petits boulots d’un jour, à droite, à gauche, passant d’aide-géomètre à gardien de troupeau, ou de pisciculteur à barman… 30 ans à prendre des risques pour sa santé en trouvant refuge dans l’alcool et la drogue, et à manquer de mourir parfois. 30 ans à quadriller les routes de France, pour ne pas rentrer dans le moule que la société impose. 30 ans à être libre, puisque c’est la seule chose qui reste.

30 ans de rue, jusqu’à ce mois de janvier 2020, où Lionel est enfin accueilli dans une pension de famille, à quelques kilomètres de Lyon. Là, dans son petit studio, il peut enfin se poser, se reposer, après sa cure qui l’a sorti des ravages de l’alcool. Un vrai « rescapé de la rue » dit-il. Pourtant, jamais il n’oubliera ceux qui y sont encore, ceux qui y sont restés. Car pour lui ils ne sont pas un souvenir : Ils sont sa vie, encore aujourd’hui.

Alors Lionel continue de fréquenter « la zone », comme il l’appelle. Il ne les lâchera pas. Et il met un point d’honneur à changer les regards que les gens « jettent » sur les gens de la rue. « Il y a beaucoup d’endroits où si vous êtes à la rue, c’est comme si vous aviez la peste et le choléra en même temps. » confie-t-il, écœuré. « Il faut que ça change. On est comme tout le monde ! »

Balloté de famille d’accueil en famille d’accueil depuis sa petite enfance, maltraité dans chacune d’elle, Lionel raconte : « Moi j’ai été à la rue parce que les familles d’accueil n’en avaient rien à foutre de moi ! Je pouvais me barrer 2 ou 3 jours quand j’avais 12 ans, ils s’en battaient la cacahuète ! J’étais simplement un revenu pour eux ! Quand j’ai été majeur, j’avais 10 ans à la rigueur ! Parce qu’il a fallu que j’apprenne à me démerder très tôt tout seul. J’allais zoner là où je trouvais un peu de chaleur, un peu de compréhension. (…) Au niveau Amour des gens, j’ai appris tout ça en étant à la rue en fin de compte ! »

Enfant, Lionel fait l’école buissonnière : il ne se retrouve pas dans ces apprentissages, qui l’enferment dans un moule, et tentent de le formater. Il quitte l’école à 14 ans, bercé par des utopies anarchistes, qui ne le quitteront plus. Mais Lionel tient à redonner de la valeur à ce mot : Anarchie . Il explique : « L’anarchie, c’est ne pas être d’accord avec un mode de vie qui est imposé, et qui ne convient pas à tous. C’est une réflexion être anarchiste ! Sur ce qui pourrait changer ! C’est pas tout de suite fracasser !»

Car si Lionel a en lui une colère immense, prête à exploser pour marquer les esprits, c’est aussi un homme réfléchi et cultivé. « Si on veut un bien-être pour tout le monde, il faut s’y mettre tous. » dit-il. « Ce n’est pas réservé à quelques-uns de préparer le terrain, pour que les autres soient bien. Tout le monde devrait être concerné ! »

Ses convictions, Lionel les tient de ses lectures, où il a trouvé refuge dès le plus jeune âge : « Je lis beaucoup de livres, et ça m’a permis d’apprendre beaucoup de choses. Dans les bouquins il n’y a personne qui dit « ça sera comme ça !». Vous avez des avis différents : Il y a le pour, il y a le contre. La lecture c’est sensationnel. Voilà quelque chose qui devrait être obligatoire ! » lance-t-il dans un rire, se souvenant qu’il est anarchiste. Et il ajoute, plus grave : « Et ça devrait surtout être à la portée de tous ! »

Car depuis son plus jeune âge, Lionel a le soucis des plus démunis. Il crée ainsi une association, à l’âge de 20 ans, dans le domaine de l’insertion et de la précarité. Cette expérience ne dure qu’un temps, car Lionel doit partir à l’armée faire son service, mais l’association existe encore aujourd’hui. Pour cela, Lionel ne cherche pas de reconnaissance, pas de lauriers, mais pourtant il le sait : il a laissé son empreinte.

Alors oui, Lionel a connu des passages en prison, des cuites à tomber raide à terre (peu importe où, puisque c’est l’alcool qui décide), des descentes sombres dans les affres de l’héroïne… et rien de tout cela n’est anecdotique. Pourtant, rien de tout cela n’est essentiel non plus lorsque l’on rencontre Lionel. Car ce qui compte n’est-ce pas ce lien, qu’il entretient avec ses camarades de la rue, avec le soucis constant de les aider à se relever ?

Car lorsqu’il croise une personne sans-abri, Lionel tente toujours de la rediriger par rapport à sa demande, à sa situation. De par son expérience, il connaît bien les circuits associatifs, et il sait ce qui peut correspondre à chacun. Avec son sens du contact, et son franc-parler, il en a accompagné plus d’un, en étant simplement à leur côté.

Au fond, du haut de ses 55 ans (« L’alcool conserve bien les cornichons » lâche-t-il dans un rire), Lionel est une sorte de travailleur social à la marge, non rémunéré, sans structure, sans association… Mais il a cette expérience intérieure de la vie à la rue, de ses rouages, de sa réalité, et cette détermination à en faire profiter les personnes en galère.

« Il y a cette confiance à donner à ces personnes-là, qui n’ont plus confiance en elles, qui se sentent rejetées, qui se rejettent elles-mêmes. C’est un parcours qui est très long. Mais la personne se rend bien compte au bout d’un certain moment qu’il y a des possibilités de s’en sortir ! Parce que beaucoup croient que s’ils sont à la rue, c’est à vie. Alors qu’on n’est pas à la rue pour toute la vie, c’est pas vrai ! »

Lionel en est la preuve. 30 ans de rue oui… mais épaulé par d’autres, il a pu s’en sortir.

Lionel tient à remercier « La rencontre », ce lieu d’accueil de jour, ouvert par le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri.
« La rencontre, c’est un refuge pour ceux qui n’en ont pas. Et c’est ouvert à tous. Sans distinction. Je l’ai fréquenté 12 ans ! Je fais partie des murs en fin de compte ! Je les remercie pour tout ce qu’ils ont fait pour moi !

Pour en savoir plus sur le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri :

www.fndsa.org

Vous souhaitez découvrir davantage le témoignages de Lionel ? Voici quelques extraits de son entretien du 26 février 2021 :

Sur son enfance en famille d’accueil :
J’ai été balloté en famille d’accueil quand j’étais petit. Mais j’avais pas le droit de les appeler « Papa » ou « Maman » dans les familles d’accueil, sinon je prenais une raclée, ni plus ni moins.
Pour avoir la tranquillité, ils trouvaient rien de mieux que me faire picoler. A 6 ans, pour avoir la paix, on me faisait boire un peu de gnôle avec du sucre… ou une petite goutte de vin rouge… Et puis, comme à la campagne tout est ouvert, moi j’allais me servir carrément au fût après. A chaque fois que je m’étais pris une raclée pour je ne sais quoi, je descendais, pour aller boire mes deux chopines de rouge, après j’oubliais ce qui s’est passé.
Parce que moi, dans les familles d’accueil que j’ai eu, l’affection non. A par les coups. J’étais qu’un chiffre en fin de compte.
Ça c’est dur, mais ça ne me quittera jamais. Mais c’est pas pour ça que je leur en veux. Pour moi, c’est des gens qui n’ont pas compris. Et c’est pas spécialement de leur faute non plus, c’est la faute à l’Etat. Parce que c’est bien beau de placer des gamins comme ça, mais il faudrait peut-être faire des enquêtes un peu plus approfondies avant.

Quand j’ai été majeur, j’avais 10 ans à la rigueur. Parce qu’il a fallu que j’apprenne à me démerder très tôt tout seul. Bon ça va, j’ai eu quand même ce privilège d’être à la campagne, donc je mourais pas de faim c’est clair, parce qu’il y a toujours ce qu’il faut à la campagne. Il y avait des vieux paysans chez qui parfois j’allais me réfugier. Je faisais leur jardin, et en échange ça me faisait un plat chaud à manger. Et puis à la campagne c’est pas les produits qui manquent, entre les arbres fruitiers et tout ce qui s’en suit… Mais je veux dire, au niveau Amour des gens, ben non, j’ai appris tout ça en étant à la rue en fin de compte.

L’assistante sociale de la DDASS passait une fois par an, mais j’étais fringué comme les autres enfants, et puis fallait faire hyper attention à ce que je disais. Si j’avais le malheur de parler, j’étais mort. Je me serais fait tuer si j’avais eu le malheur de parler à l’assistante sociale.

Sur la création de son association dans le domaine de l’insertion, à 20 ans :
Je sortais de prison et je suis tombé dans un foyer : L’Escale. Et là-bas, ils avaient des usagers, mais ils avaient pas vraiment de travail à leur proposer. Et puis à l’époque on restaurait une petite fermette pour faire des chambres individuelles, et moi on m’a proposé de travailler à 10 francs de l’heure, 4 heures par jour, ça m’a fait rire ! A la rue, en une heure je faisais le double !… Façon de parler. Donc la directrice m’a dit « si vous êtes aussi malin, vous n’avez qu’à me proposer quelque chose. »
Moi à l’époque j’étais ébéniste, menuisier, charpentier. Et j’ai fait quelques démarches. J’ai été voir la MSA, et en fin de compte c’est grâce à la MSA que j’ai pu créer cette association. Précarité insertion. Je faisais de la prestation de main d’œuvre dans le cadre de l’agriculture. Je me suis présenté avec une liste des travailleurs de la ville de Valence, dans la Drôme. Et j’ai dit : « priorité ».
Je téléphonais aux agriculteurs. Je leur disais « il vous faut de la main d’œuvre pour vos récoltes ? ». Ils me disaient « oui », je leur disais « vous tracassez pas, dites-moi le nombre de personnes que vous voulez, je vous les amène sur le chantier ».
Petit à petit on s’est agrandi. On a acheté des véhicules pour pouvoir amener les mecs sur les chantiers. Maintenant ça fait 4 étages, alors qu’avant c’était juste une petite fermette. Et moi je me suis fait virer parce que en 88 je suis parti à l’armée.
Quand j’ai voulu reprendre mon travail, on m’a dit que je correspondait pas du tout à l’image de la boîte… Alors que c’est moi qui l’ai crée. L’association existe toujours. J’ai laissé tombé et je suis parti.

Sur ses petits boulots :
Des boulots j’en ai fait un paquet… Il y a eu cette association que j’ai crée… Et j’ai été bucheron… J’ai travaillé en électricité… J’ai été aide-géomètre… Qu’est ce que j’ai pas fait surtout, ce serait plus rapide ! J’ai travaillé en restauration, j’ai été barman (malgré ma dépendance avec l’alcool). J’ai été pisciculteur (on faisait du saumon et de la truite fumés pour les fêtes de fin d’année, on avait 9 étangs de pêche). J’ai fait de la construction de gîte ruraux…

Beaucoup de boulots se sont fait quand je tapais la manche. Moi je faisais la manche, mais souvent à la rencontre ! Le « tape-cul » (ce qu’on appelle vulgairement le « tape-cul » dans le milieu de la rue), j’aime pas trop : Être assis et attendre, j’aime pas. J’ai besoin d’aller au contact des gens. Si ça accroche, ça accroche. Si ça accroche pas, je passe au second et ainsi de suite.

Donc j’ai eu beaucoup de travail en croisant des gens dans la rue qui me proposaient du travail, et à partir de là, je disais on va voir ce que c’est… J’ai fait des tas de boulots : tout ce qui pouvait se proposer et qui me plaisait. 100% au black… j’ai eu des travails déclarés aussi mais c’est pas mon truc moi le bureau, les horaires et tout…
Et puis maintenant je me suis calmé, mais sinon à l’époque si je voyais que ça accrochait pas à un endroit, hop j’allais un petit peu plus loin. Voilà ! La vie de bourlingueur (rires) !

Une rencontre qui marque :
J’ai eu une période où je me piquais. A l’héroïne. J’ai bouffé tous les produits imaginables qui existent… et je remercie le bon Dieu, sans y croire (je suis agnostique) !
J’étais dans une période où je me défonçais la gueule ni plus ni moins, et cette personne m’a séquestré ! Pour me sevrer tout simplement !
Au début je suis resté enfermé quand même un mois… En pleine campagne, dans un lieu désertique. Y avait rien autour. Il m’amenait à manger, et j’étais enfermé dans un local. J’avais l’eau quand même. Il faisait pas froid. Je manquais de rien, mais j’étais privé de sortie. Je voulais le tuer moi à l’époque. J’étais en manque, donc j’avais qu’une envie c’était le tuer. Mais quand j’ai réussi à être sevré, en fin de compte c’est devenu la personne la plus adorable du monde pour moi (rires). Lui avait réussi son pari. Et moi de mon côté j’ai réussi à décrocher. Donc c’est devenu une personne très importante pour moi.
J’ai arrêté la seringue. Et c’était la plus belle chose qui pouvait m’arriver : décrocher.
Lui c’était un ancien troubadour, bourlingueur, il avait eu ce problème de came aussi. C’est quelqu’un qui l’avait aidé aussi. Donc il a reconduit par où il était passé.
Ça a marché en ce qui me concerne, mais ça a été très dur. J’étais fou. Je me cognais de partout dans les murs. Je cassais tout ce que je pouvais casser. Je l’aurais tué à cette époque-là. Et après c’est devenu mon idole, parce qu’il m’a sorti de ce merdier !
C’est un bon souvenir. Et c’est quelqu’un que j’oublierai jamais ! Parce que grâce à lui je suis encore en vie. Parce que si j’avais continué comme à l’époque, je serais plus là depuis longtemps déjà. Je lui dois un grand grand merci !

Sur l’alcool :
L’alcool c’est peut-être la pire des drogues. Parce qu’elle est tolérée déjà, rien que ça. Alors que c’est elle qui fait quand même le plus de dégâts, il faut le préciser. A tous les niveaux. C’est ce qui cause des accidents, c’est ce qui cause le plus de violence aussi dans les familles, c’est un poison l’alcool en fin de compte. C’est le pire poison parce que ça désinhibe tout. Personne peut dire « moi je suis fier de boire », non. On ne peut pas être fier de boire, sachant que ça rend con, méchant, et qu’on a plus sa tête. Donc non, on peut pas être fier de dire « je picole ». Non. L’alcool c’est un poison, et c’est le pire des poisons.

J’ai un surnom, « le yéti ». « Le yéti » ça correspond à cette période de bras cassé… La période où j’étais fou, où je me détruisais moi-même. Parce que c’est quand même très autodestructeur ce que j’ai vécu aussi. Le fait de… d’avoir été mal aimé, j’ai fini par me détester moi-même aussi. Par me dire « si les gens te détestent, c’est qu’il doit y avoir une raison ». Mais je m’en suis sorti aussi. J’ai su piétiner cette image et en chercher une autre. Me dire que j’étais pas pire que tout le monde. Que j’étais monsieur tout le monde! Ni plus ni moins. Que j’étais un homme qui essayait de trouver son chemin, parmi tous les décombres de la vie.
Depuis que j’ai arrêté de picoler « le yéti » est parti aussi. Maintenant c’est Lionel.

Sur sa cure :
J’ai fait 5 mois d’hospitalisation. Quand je suis ressorti, j’avais cette crainte de retrouver mes habitudes ! Mais le fait qu’il y ait eu le confinement, ça a choisi pour moi en fin de compte (rires).
Je suis arrivé ici le 31 janvier 2020, et au mois de mars on était confiné ! Donc j’ai eu de la chance, parce que moi le confinement ça m’a freiné sur le fait de ressortir et de retrouver tout de suite la vie normale, avec ce danger de replonger aussi. Ce confinement a prolongé ma post cure, donc mon abstinence, et voilà c’est le seul truc bénéfique que je peux retenir de la pandémie (rires), sinon elle fait chier tout le monde, on est d’accord ! Mais voilà moi ça m’a aidé quelque part !

Sur son envie d’accompagner les autres :
Je connaissais pas les pensions de famille. Ici, je suis un peu le confident de tous. Chacun passe ici prendre un café, me raconte ses petits soucis. Ca me fait rire ! C’est mignon ! Et puis j’essaie de les réconforter. Ou de les engueuler parce que des fois je les engueule. Je leur dis mais « écoute arrête de te plaindre, tu as tout. Tu touches la Cotorep. T’as un chez toi. Penses à ceux qui n’ont rien et qui aimeraient bien avoir ta place. Alors avant de te plaindre réfléchis bien. » Parce que je ne fais pas que des compliments non plus !

Moi par rapport à ce que j’ai vécu, j’essaie de faire un maximum pour les autres aussi. Tout le monde a le droit à sa chance. Moi je l’ai eu parce que les choses se sont produites, et j’en ai pris conscience au bon moment. Si moi j’ai pu le faire, je me dis que n’importe qui peut le faire aussi. Et ça aussi c’est très important : que ces gens-là ne baissent pas les bras. Et pour pas baisser les bras, il faut être accompagné. Parce que si on laisse les personnes toutes seules, elles s’enfoncent d’avantage. Elles périssent. Ni plus ni moins. C’est pas dépérir. C’est périr.

Sur la vie à la rue :
Moi j’ai aidé des gens sans vouloir m’aider moi-même. Donc c’est contradictoire comme truc. J’ai sorti des gens de la merde, alors que moi j’y étais jusqu’au cou. Et j’avais pas spécialement envie de m’en sortir non plus. Je me disais « si je change trop par rapport à eux, il ne va plus y avoir cette écoute ». Parce que c’est un tout petit cordon qui est très fragile la confiance que les gens ont entre eux dans la rue.
J’ai eu l’occasion de m’en sortir parce que je suis très têtu. Et puis la rue ça use énormément la santé aussi. J’ai failli y rester quand même deux ou trois fois. C’est pas l’heure, donc je persiste (rires) et je continue, à fond !

Sur l’importance de la communication :
On s’étonne qu’il y ait des guerres entre pays, mais déjà il y a des guerres entre voisins ! Tout ça parce qu’il n’y a pas de communication, les gens ne se connaissent pas. Ils ne se sont jamais parlé, mais ils se détestent ! Et ils en sont sûrs ! Ils se détestent pourquoi ? Parce qu’ils sont pas pareil !

Il faudrait qu’il y ait un peu plus de compréhension. Donc c’est surtout la communication qui manque en fin de compte. Les gens ne communiquent pas entre eux. Et on s’étonne qu’il y ait des bagarres dans les rues, mais c’est logique.

Ils arrivent même à se faire la guerre de palier à palier. Alors comment voulez-vous que des gens qui vivent dans la rue 24 heures sur 24…
A la rigueur je trouve qu’ils [les gens de la rue] montrent même l’exemple de ce que c’est de … supporter les autres ! Parce qu’ils sont en permanence en train de supporter le regard des gens, et les autres qui sont comme eux !… Et les gens qui ont tout pour être heureux, trouvent les moyens de se faire la guerre entre eux ! C’est le monde à l’envers ! Et d’où le fait que j’insiste bien : la communication ! C’est très important. Tant que les gens ne communiquent pas, on ne pourra pas avancer.
Ça concerne tous les milieux. C’est pas parce que quelqu’un a un costard cravate qu’il est plus intelligent ou mieux que quelqu’un qui est en hayon. Il faut arrêter de se faire des images aussi.

Mais bon c’est un travail compliqué. Parce que ça ne repose pas sur les épaules d’une personne. Il faut que ça repose sur les épaules de tout le monde. Et tout le monde n’est pas prêt à recevoir ce poids, et beaucoup sont loin de comprendre ce qui se passe. On est trop lobotomisé, robotisé, pour s’occuper d’autre chose. On est trop perso en fin de compte. On pense trop à soi-même et pas assez à ce qui nous entoure. Et c’est ça qui est grave, parce que on vit quand même tous ensemble. Et au lieu de planter chacun sa petite racine chacun de son côté, ce serait bien qu’on le fasse ensemble. Ce serait beaucoup mieux.

LÆTITIA – « Une voix s’élève »

Il y a des voix qui s’élèvent et qui veulent compter. Celle de Lætitia en est une.

Lætitia a 42 ans, 3 enfants, et 290 euros par mois pour vivre. Ou plutôt survivre. Alors elle a décidé de parler : « Il faut que ceux qui sont dans la précarité soient entendus, écoutés. » clame-t-elle.

Pourtant, lorsqu’elle était enfant, Lætitia ne parlait pas. Pas du tout. Jusqu’à l’âge de ses 9 ans, elle n’était que silence : Motus et bouche cousue. Elle raconte que tous les professionnels de l’éducation, ne sachant que faire d’elle, voulaient alors la mettre en IME* (établissement accueillant des enfants atteints de handicap mental ou présentant une déficience intellectuelle). Mais sa mère, convaincue que sa fille n’avait rien à faire là-bas, s’est battue pour qu’elle n’y aille pas. Pour qu’elle s’en sorte. Contre toute attente, c’est à 9 ans que Lætitia a commencé à parler. Loin de son père violent. Hébergée avec sa mère et sa sœur dans une résidence pour femmes battues, la parole a pu se libérer. Enfin.

Lætitia ne se taira plus. Une soif de justice et d’égalité, la pousse aujourd’hui à se confier sur sa vie difficile, mais toujours entourée de l’Amour de sa maman et de sa sœur. Une vie précaire, certes, mais où l’on ne baisse pas les bras.

Alors, Lætitia se souvient. Au primaire, elle est orientée dans une classe « perfectionnement » avant d’intégrer la SEGPA* (classe accueillant les jeunes présentant des difficultés scolaires importantes). Elle y trouve sa place grâce à une maîtresse compréhensive, qui avance au rythme de ses élèves. « Des fois je faisais mes exercices de mathématiques en trois jours, parce que j’y arrivais pas. » avoue Lætitia. Mais elle se souvient encore de cette maîtresse si patiente, si juste, et qui lui a permis de se sentir fière de chacune de ses réussites, malgré les difficultés.

Et cela fera partie de ses convictions ensuite : Laisser les jeunes s’en sortir par eux-mêmes. Leur faire confiance. Les accompagner oui, mais ne pas faire à leur place. C’est ce qui a construit Lætitia.

Depuis, à force de travail et de persévérance, elle a obtenu plusieurs diplômes : son CAP Hébergement, son CAP Employée familiale, son titre professionnel de Gouvernante, mais elle n’a pas le bac, regrette-t-elle. « Si, j’ai deux bacs d’évier !» glisse-t-elle avec humour. Mais avec ceux-là, comment accéder aux postes dont elle rêve ?

Car Lætitia voudrait travailler dans l’accompagnement des jeunes qui sortent de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) : Ces enfants qui se retrouvent à l’âge de 18 ans, à la porte de leur foyer ou de leur famille d’accueil, souvent sans famille pour les aider. Pour Lætitia, cette situation est simplement inconcevable. Impossible. Elle le sait, car ses deux premiers enfants, ses jumeaux, ont eux-mêmes été placés, presque jusqu’à leur majorité. Et à 18 ans, c’est chez leur mère qu’ils sont revenus. Malgré sa précarité, elle les a accueillie bien sûr, mettant fin au déchirement qu’avait été ce placement pour elle. Et malgré son manque de moyens évident, elle a aussi hébergé deux jeunes amis de ses enfants, eux aussi sortant de l’ASE, et sans hébergement. « Je n’aime pas voir un jeune comme ça, à la rue. C’est pas possible ! » C’est alors elle qui leur fait découvrir les APL, la Sécurité Sociale, le compte AMELI, ou la rédaction de CV… Si elle n’a rien d’une spécialiste, elle se met simplement à leur hauteur, pousse les portes avec eux, et tente de les orienter, au mieux. Telle une mère pour ses enfants…

Si Lætitia garde un souvenir amer de son expérience avec l’Aide Sociale à l’Enfance, elle se souvient de cette période comme d’un moment fondateur : Oui, elle est capable de s’occuper de ses enfants ! La violence du placement guérit petit à petit, et elle essaie de rattraper avec eux le temps perdu…

Mais son plus jeune fils, Steven, vit actuellement chez son père, dont elle est séparée : « Financièrement je peux pas garder Steven. J’ai le projet qu’il revienne, mais c’est compliqué. »
Pour Lætitia, cette situation financière gâche la vie de famille. « Pour les 20 ans de mes enfants, j’ai pas acheté quelque chose, parce que je pouvais pas. Pour l’anniversaire de Steven, pareil. Je me suis mis avec ma sœur. J’ai pas pu ! … On dit que l’argent ne fait pas le bonheur ? Un petit peu quand même ! L’argent fait un peu le bonheur parce qu’on peut gâter un peu nos enfants… » Car Lætitia le sait : Y a-t-il plus grand bonheur que de rendre les autres heureux ?

Mais malgré ces séparations subies, la famille de Lætitia est une famille unie, et elle est maintenant grand-mère ! Elle accueille chez elle son fils, sa copine, et leur petit bébé de 4 mois à peine, le temps qu’ils trouvent un logement à eux.
« Ma famille, mes enfants, mes amis, ils sont ma bulle de force » confie-t-elle, déterminée à avancer, et à trouver des solutions malgré tous ses malheurs.

De retards de loyer en risque d’expulsion, de problèmes de santé en recherche d’emploi, d’aide alimentaire dérisoire en dossiers de la CAF complétés, re-complétés, re-re-complétés (Lætitia ne perçoit pas le RSA actuellement suite à un problème administratif), Lætitia sait maintenant ce que les difficultés lui ont apporté : « La volonté de faire ! De m’engager plus ! De changer tout ça !… Et je me dis qu’il faut que je me batte, que je suis pas toute seule ! Il y a d’autres familles qui sont comme moi ! »

Et de son témoignage intime ressort cette parole qui pourrait résonner, loin : « Les politiques ne vont pas dans les quartiers à haut risques, dans les taudis. Ils y vont pas… car il n’y a rien à voir… Mais si ! Il y a nous ! Les pauvres ! »

Alors oui, bien sûr, Lætitia sait que les injustices, les inégalités, « ça ne changera pas du jour au lendemain ! » Mais lucide, elle ajoute : « Mais si on ne fait rien, ça ne changera jamais ! »

Lætitia est engagée dans l’association ATD Quart Monde.
« ATD peut faire ce changement » dit-elle. « Si on est unit, si on travaille ensemble ! Là bas, on voit la réalité des choses, on voit la précarité. Et on arrive à rencontrer des professionnels, à expliquer nos problèmes. ATD c’est important parce que ça crée des liens, entre personnes de tous les milieux. »

Pour en savoir plus sur ATD Quart Monde :

www.atd-quartmonde.fr