CHRISTIAN – « Toi, tu m’as écouté »

Christian m’attend sur un banc, dans un parc, sa petite radio posée à côté de lui. Je ne sais pas où il vit. Lui, me montre un bosquet en me disant « là-bas ». Là-bas, il semble ne rien y avoir, mais c’est chez lui apparemment. J’acquiesce.

Christian c’est l’histoire qui te rappelle, une fois encore, que cela peut arriver à tout le monde. Que ça pourrait être toi, puisque ça a été lui. Il a travaillé toute sa vie. Il avait une maison. Une famille. Et il a maintenant un grand fils, qui vit au Quebec, et avec qui il fait des appels vidéo de temps en temps. Il y découvre avec tendresse et amusement les grimaces de ses petits-enfants : C’est un grand-père, tout simplement.

Mais avec moi, il se raconte, comme pour essayer de tirer des leçons du passé, ou relire sa vie, pas toujours simple. Peintre tapissier dans le bâtiment, il a toujours été apprécié pour son professionnalisme. Durant toute sa carrière, il enchaîne les missions en intérim, et se rend vite compte de certaines injustices : « J’estimais qu’il n’était pas normal que les intérimaires aient juste le droit de travailler, mais qu’ils n’aient pas le droit à certains avantages ». Alors il s’engage en tant que délégué du personnel. Avec son syndicat, il se bat pour que les intérimaires aient accès aux colis de Noël, aux voyages, et à des formations dignes de ce nom. Au bout de quelques années, il est même détaché pour cette mission. Il y passe tout son temps, toute son énergie, si bien que les conventions collectives ou les clauses juridiques n’ont aujourd’hui plus de secret pour lui. Après 20 ans de lutte et de longues négociations, il réussit à obtenir du gouvernement le maintien des 10% précarité. Pour lui c’est une grande fierté. Mais à vrai dire, il ne veut pas s’attarder sur ses réussites : il a plus grave à me raconter.

Plus grave, oui. Car arrivé à 60 ans, Christian a découvert malgré lui un autre monde : celui de la rue. Bien sûr, il n’était pas préparé pour cela. « C’est quand même con pour un délégué du personnel de se retrouver à la rue » avoue-t-il. Pourtant, après une vie professionnelle bien remplie, alors qu’il débute juste sa retraite, il se rend compte qu’il manque 300 euros à son salaire de retraité. Il tente alors de défendre ses droits auprès de l’administration. Le responsable lui rétorque : « Le calcul est bon. De toute façon, ou vous acceptez, ou vous n’êtes pas payé ». Et non, Christian n’accepte pas. Il sait qu’il est dans son droit et porte l’affaire en justice. Celle-ci met deux ans à reconnaître l’erreur et à la faire rectifier : Deux ans durant lesquels tous ses droits sont coupés.

Sans aucun revenus, Christian plonge progressivement dans la précarité, jusqu’à se retrouver à la rue, et à dormir entre les cartons, devant le Palais de Justice de Marseille. Pourtant, il garde en lui une conviction : « Je savais que j’allais gagner. Je savais que j’allais m’en sortir. C’était pas possible que je termine dans la rue ».

Il n’empêche, Christian découvre ce que c’est que de faire les poubelles, de construire un abris contre la pluie, de prendre sa douche dans un accueil de jour. « La Croix-Rouge m’a donné un bouquin, puis je me suis débrouillé par moi-même » explique t-il. Il apprend alors à connaître les gens de la rue : « Avant je croyais que si on était dans la misère, c’est qu’on ne voulait pas s’en sortir. Mais c’est plus compliqué que ça. Il y a des gens qui ne savent pas chercher un travail, qui sont malades, ou qui ont été mal dirigés… Maintenant je ne dis plus que ce sont tous des fainéants. »
Durant toute cette période de galère, Christian cache à son fils sa situation. Il ne dit rien non plus au juge, en charge de son dossier. « On est un peu fier » avoue t-il. « On ne veut pas que ça se sache ! … Parce qu’au fond, je n’aurais jamais dû me retrouver à la rue. C’est de ma faute, c’est ma fierté. Je ne voulais demander de l’aide à personne, même pas aux associations où j’ai été. »

Ce n’est que deux ans après, qu’il gagne le procès. Il sort de cette épreuve avec des indemnités et des dommages et intérêts, certes, mais non sans séquelles.

Quand je lui demande comment il a tenu, Christian m’explique : « Je me suis toujours dit : « Aide toi, et le ciel t’aidera. »… Et puis j’étais tellement en colère que j’ai survécu ! »

Aujourd’hui, Christian a 70 ans. Dix ans se sont écoulés depuis le jugement, mais il ne semble pas tout à fait rétabli de cette histoire. Pourtant, au contact d’associations durant ses années de galère, il est ressorti avec une idée : aider et accompagner les autres, pour donner du sens à sa vie. Il devient bénévole à l’Ordre de Malte, puis à l’Armée du Salut, où il distribue des repas pour les personnes à la rue. Il s’investit ensuite à long terme pour les Petits Frères des Pauvres, en accompagnant d’abord une femme âgée isolée, puis en s’occupant du jardin de l’association, et en s’investissant sur la construction d’un projet d’Accompagnement Vers le Logement. Enfin, avec une fidélité hors norme, il sert des repas aux personnes âgées isolées et en grande précarité. « On les reçoit comme s’ils étaient au restaurant » raconte-t-il, passionné par sa mission. Car Christian aime faire plaisir et rendre les gens heureux. Il a trouvé sa place en tant que bénévole.

Un jour, alors qu’il se promène en ville, il recroise un des salariés de l’accueil de jour dans lequel il allait, lorsqu’il était à la rue. Celui-ci vient le voir pour prendre des nouvelles et lui dit : « Pour toi, on a rien fait ! ». Christian lui répond : « Si ! C’est la présence qui est importante. J’avais quelqu’un à qui parler. Toi, tu m’as écouté ! »

Christian est engagé depuis plusieurs années en tant que bénévole aux Petits Frères des Pauvres : « Quand tu accompagnes une personne, tu vois combien elle est contente ! Ca fait du baume au cœur ! »

Si vous aussi vous souhaitez soutenir les Petits Frères des Pauvres, rendez-vous sur leur site !

http://www.petitsfreresdespauvres.fr

FRANÇOISE – « Il fallait que je m’exprime »

Françoise arrive, épuisée, une heure après l’heure de notre rendez-vous. Elle est là pour me partager sa vie, son histoire. Au premier regard, je pourrais croire qu’elle a traversé tous les obstacles pour venir jusqu’ici. N’est-ce pas d’ailleurs la vérité ?

De ses deux sacs, trop lourds pour elle, elle sort d’abord son téléphone, l’air dépitée : Elle n’a plus de crédit et ne pouvait pas me rappeler. Elle me raconte ensuite ses rendez-vous manqués aujourd’hui. Ou était-ce hier ? Celui avec cet hôtel, dans le Sud de Lyon : Pôle Emploi l’envoyait là-bas, car ils cherchent une femme de chambre. Mais c’est trop loin pour elle ! Comment y aller ? De toute façon, elle a raté l’entretien. Elle voudrait bien les rappeler mais ne sait plus le numéro. Alors Françoise a peur qu’on lui coupe le RSA. Il ne faut pas surtout…

Et puis il y a son rendez-vous raté avec cette dame de la Maison de la Métropole. De mon téléphone, elle la rappelle et s’excuse de n’avoir pas pu venir il y a deux jours : « J’ai été hospitalisée. Ma santé est fragile. » explique-t-elle. « A l’hôpital, ils m’ont dit que je ne buvais pas assez, mais je n’ai pas le temps de boire, moi ! Il y a tant de choses à gérer ! »

Françoise connaît la rue depuis 30 ans maintenant et elle est abîmée par cette vie de galère. Oui, elle a bien eu des appartements, mais ça n’a jamais duré. « C’est des problèmes d’entente » me confie-t-elle. Alors, toutes ces années, elle a dormi où elle a pu : dans des MJC, à l’hôpital, dans les sas d’entrée des banques, ou aux lavomatiques… Depuis un an, elle a enfin trouvé refuge chez une amie de la paroisse. Bien sûr, c’est mieux que la rue, mais elle n’aime pas dépendre de quelqu’un. Et elle sait bien qu’elle ne peut pas vivre chez les autres, comme ça, éternellement.

Françoise a 56 ans. Elle a déjà eu des emplois : Dans les espaces verts… En blanchisserie… Femme de chambre… Plusieurs fois, ça l’a sorti de la rue. Mais la vérité, c’est qu’elle ne comprend pas : « A chaque fois qu’on essaie de s’en sortir, il y a quelqu’un pour nous mettre des bâtons dans les roues. C’est de la sorcellerie à ce niveau-là. Pourquoi je me retrouve toujours à la rue ? »

Elle se souvient de son enfance. Son père était absent, et sa maman, ayant un handicap important aux yeux, ne pouvait pas l’élever. Alors c’est elle qui s’occupait de son petit frère… et même de sa mère.

Des années plus tard, les services sociaux ont d’ailleurs placé ses enfants pour ce motif. Ils ont dit à Françoise que sa mère lui prenait trop de temps. Françoise avait déjà perdu un bébé, décédé accidentellement à l’âge de 2 mois, alors ça a été dur ces placements. « Je tenais à mes autres enfants. » s’attriste-t-elle… « Heureusement que la famille d’accueil était bien ! Je ne leur reproche rien ! … Sauf cette fois où ils sont partis en vacances en Italie sans me prévenir. C’était mon enfant quand même ! J’avais le droit de savoir ! »

C’est vrai que c’était dur pour elle ces temps de visite, où l’heure c’est l’heure… 30 minutes et puis c’est tout… « Ça se dit protection de l’enfance, mais c’est comme ça que vous protégez les enfants ? » s’indigne-t-elle. Françoise ne leur montrait pas qu’elle était triste.

Mais elle est fatiguée. Presque au milieu de la phrase, et malgré la force de son récit, ses yeux se ferment : Elle s’endort. Ce n’est qu’après un café que nous reprenons le fil de la discussion.

Avant tout, elle regarde son téléphone. Elle doit rappeler sa fille, celle qui habite à Pau. Elle voudrait tant faire ce long trajet en car pour aller la retrouver, et voir ses petits-enfants. Mais quand pourra t-elle y aller ? Tout est si compliqué…

« Je voudrais être comme tout le monde. » soupire-t-elle « M’occuper de mes enfants, de mes petits-enfants… C’est pas facile avec eux, mais je les aime. Ils me reprochent beaucoup de choses, mais c’est pas leur faute. »

Elle voudrait aussi rappeler son fils : il a essayé de la joindre plusieurs fois : il doit avoir besoin d’argent. C’est un adulte maintenant, mais depuis quelque temps, il est devenu violent. « Il a la haine contre la société » s’inquiète Françoise. « Il est capable de faire n’importe quoi. Il a tout cassé dans son appartement… Il faudra qu’il s’explique avec l’organisme HLM… » Françoise se demande ce qu’elle peut faire pour lui. Lui donner 20 euros peut-être ? Après tout, elle est sa mère, c’est son rôle de l’aider. Et même s’il est violent ? Et même si elle n’a rien ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus.

Plus jeune, Françoise aussi a eu une période empreinte de violence. « A force de connaître la rue, la misère, j’avais de la rébellion en moi. Je voulais me bagarrer. Il fallait que je m’exprime. » C’est finalement sa foi en Dieu qui la sort de cet engrenage, lorsqu’elle entend un jour une voix lui dire : « Qu’est ce que tu fais là ? Ce n’est pas ta place! ». Par la prière, Françoise parvient à s’apaiser.

« Je prie beaucoup. » explique-t-elle. « Si je prie pas, je suis foutue. Si j’ai pas Dieu, je suis rien. Et ma croyance envers le seigneur me permet de ne pas être égoïste. De partager avec l’autre. »

Françoise repense aux deux hommes qui ont partagé sa vie. Son premier mari avait un problème avec l’alcool. « Mais je ne lui en veux pas » ajoute Françoise. « Lui aussi, il a eu un parcours difficile. ». Le deuxième était bipolaire. Hospitalisé en hôpital psychiatrique, il est devenu violent. Françoise a bien essayé de dire aux soignants que son mari n’était pas comme ça d’habitude, que c’était les médicaments. Mais ils n’ont rien fait pour arrêter. « Ils sont pas assez à l’écoute des patients dans ces hôpitaux. » Françoise trouve ça inadmissible.

C’est important pour elle de parler de tout ça. Elle a même fait du théâtre à ce sujet. Son sourire doux s’illumine lorsqu’elle parle des ateliers de slams, d’écriture, de chorale ou de théâtre, qu’elle a pu suivre avec les associations qui la soutiennent. « Ça me permet de m’évader de mes soucis, de mes problèmes. » … Et de faire passer des messages importants.

Alors oui, je peux dire que Françoise a traversé tous les obstacles pour venir à ce rendez-vous : « Des choses terribles » me dit-elle. Mais en s’exprimant, elle a pris sa place. Et de sa parole, riche et généreuse, naissent de précieux enseignements.

Françoise tient à remercier La Maison de Rodolphe (anciennement appelé Relais SOS) : « Ils m’ont bien remonté le moral. Ils m’ont fait faire des ateliers théâtre, des ateliers d’écriture, pour que je reprenne goût à la vie. J’oublie pas tout ce qu’ils ont fait pour moi ! »

La Maison de Rodolphe, gérée par le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri, est un centre d’hébergement et un accueil de jour destiné à aider les personnes isolées, les hommes avec chiens et les familles en détresse à retrouver leur autonomie personnelle et sociale. A titre d’exemple, au mois de juillet 2021, 259 personnes ont pu se rendre à l’accueil de jour.

Pour en savoir plus sur cette association : www.fndsa.org

LIONEL – « Rescapé de la rue »

30 ans de rue, ça use un homme. Lionel en témoigne. 30 ans à vivre sur le bitume, au regard de tous. A ne dormir que d’un œil, que d’une oreille, et à être en alerte, toujours. 30 ans à faire la manche pour survivre, à trouver des petits boulots d’un jour, à droite, à gauche, passant d’aide-géomètre à gardien de troupeau, ou de pisciculteur à barman… 30 ans à prendre des risques pour sa santé en trouvant refuge dans l’alcool et la drogue, et à manquer de mourir parfois. 30 ans à quadriller les routes de France, pour ne pas rentrer dans le moule que la société impose. 30 ans à être libre, puisque c’est la seule chose qui reste.

30 ans de rue, jusqu’à ce mois de janvier 2020, où Lionel est enfin accueilli dans une pension de famille, à quelques kilomètres de Lyon. Là, dans son petit studio, il peut enfin se poser, se reposer, après sa cure qui l’a sorti des ravages de l’alcool. Un vrai « rescapé de la rue » dit-il. Pourtant, jamais il n’oubliera ceux qui y sont encore, ceux qui y sont restés. Car pour lui ils ne sont pas un souvenir : Ils sont sa vie, encore aujourd’hui.

Alors Lionel continue de fréquenter « la zone », comme il l’appelle. Il ne les lâchera pas. Et il met un point d’honneur à changer les regards que les gens « jettent » sur les gens de la rue. « Il y a beaucoup d’endroits où si vous êtes à la rue, c’est comme si vous aviez la peste et le choléra en même temps. » confie-t-il, écœuré. « Il faut que ça change. On est comme tout le monde ! »

Balloté de famille d’accueil en famille d’accueil depuis sa petite enfance, maltraité dans chacune d’elle, Lionel raconte : « Moi j’ai été à la rue parce que les familles d’accueil n’en avaient rien à foutre de moi ! Je pouvais me barrer 2 ou 3 jours quand j’avais 12 ans, ils s’en battaient la cacahuète ! J’étais simplement un revenu pour eux ! Quand j’ai été majeur, j’avais 10 ans à la rigueur ! Parce qu’il a fallu que j’apprenne à me démerder très tôt tout seul. J’allais zoner là où je trouvais un peu de chaleur, un peu de compréhension. (…) Au niveau Amour des gens, j’ai appris tout ça en étant à la rue en fin de compte ! »

Enfant, Lionel fait l’école buissonnière : il ne se retrouve pas dans ces apprentissages, qui l’enferment dans un moule, et tentent de le formater. Il quitte l’école à 14 ans, bercé par des utopies anarchistes, qui ne le quitteront plus. Mais Lionel tient à redonner de la valeur à ce mot : Anarchie . Il explique : « L’anarchie, c’est ne pas être d’accord avec un mode de vie qui est imposé, et qui ne convient pas à tous. C’est une réflexion être anarchiste ! Sur ce qui pourrait changer ! C’est pas tout de suite fracasser !»

Car si Lionel a en lui une colère immense, prête à exploser pour marquer les esprits, c’est aussi un homme réfléchi et cultivé. « Si on veut un bien-être pour tout le monde, il faut s’y mettre tous. » dit-il. « Ce n’est pas réservé à quelques-uns de préparer le terrain, pour que les autres soient bien. Tout le monde devrait être concerné ! »

Ses convictions, Lionel les tient de ses lectures, où il a trouvé refuge dès le plus jeune âge : « Je lis beaucoup de livres, et ça m’a permis d’apprendre beaucoup de choses. Dans les bouquins il n’y a personne qui dit « ça sera comme ça !». Vous avez des avis différents : Il y a le pour, il y a le contre. La lecture c’est sensationnel. Voilà quelque chose qui devrait être obligatoire ! » lance-t-il dans un rire, se souvenant qu’il est anarchiste. Et il ajoute, plus grave : « Et ça devrait surtout être à la portée de tous ! »

Car depuis son plus jeune âge, Lionel a le soucis des plus démunis. Il crée ainsi une association, à l’âge de 20 ans, dans le domaine de l’insertion et de la précarité. Cette expérience ne dure qu’un temps, car Lionel doit partir à l’armée faire son service, mais l’association existe encore aujourd’hui. Pour cela, Lionel ne cherche pas de reconnaissance, pas de lauriers, mais pourtant il le sait : il a laissé son empreinte.

Alors oui, Lionel a connu des passages en prison, des cuites à tomber raide à terre (peu importe où, puisque c’est l’alcool qui décide), des descentes sombres dans les affres de l’héroïne… et rien de tout cela n’est anecdotique. Pourtant, rien de tout cela n’est essentiel non plus lorsque l’on rencontre Lionel. Car ce qui compte n’est-ce pas ce lien, qu’il entretient avec ses camarades de la rue, avec le soucis constant de les aider à se relever ?

Car lorsqu’il croise une personne sans-abri, Lionel tente toujours de la rediriger par rapport à sa demande, à sa situation. De par son expérience, il connaît bien les circuits associatifs, et il sait ce qui peut correspondre à chacun. Avec son sens du contact, et son franc-parler, il en a accompagné plus d’un, en étant simplement à leur côté.

Au fond, du haut de ses 55 ans (« L’alcool conserve bien les cornichons » lâche-t-il dans un rire), Lionel est une sorte de travailleur social à la marge, non rémunéré, sans structure, sans association… Mais il a cette expérience intérieure de la vie à la rue, de ses rouages, de sa réalité, et cette détermination à en faire profiter les personnes en galère.

« Il y a cette confiance à donner à ces personnes-là, qui n’ont plus confiance en elles, qui se sentent rejetées, qui se rejettent elles-mêmes. C’est un parcours qui est très long. Mais la personne se rend bien compte au bout d’un certain moment qu’il y a des possibilités de s’en sortir ! Parce que beaucoup croient que s’ils sont à la rue, c’est à vie. Alors qu’on n’est pas à la rue pour toute la vie, c’est pas vrai ! »

Lionel en est la preuve. 30 ans de rue oui… mais épaulé par d’autres, il a pu s’en sortir.

Lionel tient à remercier « La rencontre », ce lieu d’accueil de jour, ouvert par le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri.
« La rencontre, c’est un refuge pour ceux qui n’en ont pas. Et c’est ouvert à tous. Sans distinction. Je l’ai fréquenté 12 ans ! Je fais partie des murs en fin de compte ! Je les remercie pour tout ce qu’ils ont fait pour moi !

Pour en savoir plus sur le Foyer Notre-Dame des Sans-Abri :

www.fndsa.org

Vous souhaitez découvrir davantage le témoignages de Lionel ? Voici quelques extraits de son entretien du 26 février 2021 :

Sur son enfance en famille d’accueil :
J’ai été balloté en famille d’accueil quand j’étais petit. Mais j’avais pas le droit de les appeler « Papa » ou « Maman » dans les familles d’accueil, sinon je prenais une raclée, ni plus ni moins.
Pour avoir la tranquillité, ils trouvaient rien de mieux que me faire picoler. A 6 ans, pour avoir la paix, on me faisait boire un peu de gnôle avec du sucre… ou une petite goutte de vin rouge… Et puis, comme à la campagne tout est ouvert, moi j’allais me servir carrément au fût après. A chaque fois que je m’étais pris une raclée pour je ne sais quoi, je descendais, pour aller boire mes deux chopines de rouge, après j’oubliais ce qui s’est passé.
Parce que moi, dans les familles d’accueil que j’ai eu, l’affection non. A par les coups. J’étais qu’un chiffre en fin de compte.
Ça c’est dur, mais ça ne me quittera jamais. Mais c’est pas pour ça que je leur en veux. Pour moi, c’est des gens qui n’ont pas compris. Et c’est pas spécialement de leur faute non plus, c’est la faute à l’Etat. Parce que c’est bien beau de placer des gamins comme ça, mais il faudrait peut-être faire des enquêtes un peu plus approfondies avant.

Quand j’ai été majeur, j’avais 10 ans à la rigueur. Parce qu’il a fallu que j’apprenne à me démerder très tôt tout seul. Bon ça va, j’ai eu quand même ce privilège d’être à la campagne, donc je mourais pas de faim c’est clair, parce qu’il y a toujours ce qu’il faut à la campagne. Il y avait des vieux paysans chez qui parfois j’allais me réfugier. Je faisais leur jardin, et en échange ça me faisait un plat chaud à manger. Et puis à la campagne c’est pas les produits qui manquent, entre les arbres fruitiers et tout ce qui s’en suit… Mais je veux dire, au niveau Amour des gens, ben non, j’ai appris tout ça en étant à la rue en fin de compte.

L’assistante sociale de la DDASS passait une fois par an, mais j’étais fringué comme les autres enfants, et puis fallait faire hyper attention à ce que je disais. Si j’avais le malheur de parler, j’étais mort. Je me serais fait tuer si j’avais eu le malheur de parler à l’assistante sociale.

Sur la création de son association dans le domaine de l’insertion, à 20 ans :
Je sortais de prison et je suis tombé dans un foyer : L’Escale. Et là-bas, ils avaient des usagers, mais ils avaient pas vraiment de travail à leur proposer. Et puis à l’époque on restaurait une petite fermette pour faire des chambres individuelles, et moi on m’a proposé de travailler à 10 francs de l’heure, 4 heures par jour, ça m’a fait rire ! A la rue, en une heure je faisais le double !… Façon de parler. Donc la directrice m’a dit « si vous êtes aussi malin, vous n’avez qu’à me proposer quelque chose. »
Moi à l’époque j’étais ébéniste, menuisier, charpentier. Et j’ai fait quelques démarches. J’ai été voir la MSA, et en fin de compte c’est grâce à la MSA que j’ai pu créer cette association. Précarité insertion. Je faisais de la prestation de main d’œuvre dans le cadre de l’agriculture. Je me suis présenté avec une liste des travailleurs de la ville de Valence, dans la Drôme. Et j’ai dit : « priorité ».
Je téléphonais aux agriculteurs. Je leur disais « il vous faut de la main d’œuvre pour vos récoltes ? ». Ils me disaient « oui », je leur disais « vous tracassez pas, dites-moi le nombre de personnes que vous voulez, je vous les amène sur le chantier ».
Petit à petit on s’est agrandi. On a acheté des véhicules pour pouvoir amener les mecs sur les chantiers. Maintenant ça fait 4 étages, alors qu’avant c’était juste une petite fermette. Et moi je me suis fait virer parce que en 88 je suis parti à l’armée.
Quand j’ai voulu reprendre mon travail, on m’a dit que je correspondait pas du tout à l’image de la boîte… Alors que c’est moi qui l’ai crée. L’association existe toujours. J’ai laissé tombé et je suis parti.

Sur ses petits boulots :
Des boulots j’en ai fait un paquet… Il y a eu cette association que j’ai crée… Et j’ai été bucheron… J’ai travaillé en électricité… J’ai été aide-géomètre… Qu’est ce que j’ai pas fait surtout, ce serait plus rapide ! J’ai travaillé en restauration, j’ai été barman (malgré ma dépendance avec l’alcool). J’ai été pisciculteur (on faisait du saumon et de la truite fumés pour les fêtes de fin d’année, on avait 9 étangs de pêche). J’ai fait de la construction de gîte ruraux…

Beaucoup de boulots se sont fait quand je tapais la manche. Moi je faisais la manche, mais souvent à la rencontre ! Le « tape-cul » (ce qu’on appelle vulgairement le « tape-cul » dans le milieu de la rue), j’aime pas trop : Être assis et attendre, j’aime pas. J’ai besoin d’aller au contact des gens. Si ça accroche, ça accroche. Si ça accroche pas, je passe au second et ainsi de suite.

Donc j’ai eu beaucoup de travail en croisant des gens dans la rue qui me proposaient du travail, et à partir de là, je disais on va voir ce que c’est… J’ai fait des tas de boulots : tout ce qui pouvait se proposer et qui me plaisait. 100% au black… j’ai eu des travails déclarés aussi mais c’est pas mon truc moi le bureau, les horaires et tout…
Et puis maintenant je me suis calmé, mais sinon à l’époque si je voyais que ça accrochait pas à un endroit, hop j’allais un petit peu plus loin. Voilà ! La vie de bourlingueur (rires) !

Une rencontre qui marque :
J’ai eu une période où je me piquais. A l’héroïne. J’ai bouffé tous les produits imaginables qui existent… et je remercie le bon Dieu, sans y croire (je suis agnostique) !
J’étais dans une période où je me défonçais la gueule ni plus ni moins, et cette personne m’a séquestré ! Pour me sevrer tout simplement !
Au début je suis resté enfermé quand même un mois… En pleine campagne, dans un lieu désertique. Y avait rien autour. Il m’amenait à manger, et j’étais enfermé dans un local. J’avais l’eau quand même. Il faisait pas froid. Je manquais de rien, mais j’étais privé de sortie. Je voulais le tuer moi à l’époque. J’étais en manque, donc j’avais qu’une envie c’était le tuer. Mais quand j’ai réussi à être sevré, en fin de compte c’est devenu la personne la plus adorable du monde pour moi (rires). Lui avait réussi son pari. Et moi de mon côté j’ai réussi à décrocher. Donc c’est devenu une personne très importante pour moi.
J’ai arrêté la seringue. Et c’était la plus belle chose qui pouvait m’arriver : décrocher.
Lui c’était un ancien troubadour, bourlingueur, il avait eu ce problème de came aussi. C’est quelqu’un qui l’avait aidé aussi. Donc il a reconduit par où il était passé.
Ça a marché en ce qui me concerne, mais ça a été très dur. J’étais fou. Je me cognais de partout dans les murs. Je cassais tout ce que je pouvais casser. Je l’aurais tué à cette époque-là. Et après c’est devenu mon idole, parce qu’il m’a sorti de ce merdier !
C’est un bon souvenir. Et c’est quelqu’un que j’oublierai jamais ! Parce que grâce à lui je suis encore en vie. Parce que si j’avais continué comme à l’époque, je serais plus là depuis longtemps déjà. Je lui dois un grand grand merci !

Sur l’alcool :
L’alcool c’est peut-être la pire des drogues. Parce qu’elle est tolérée déjà, rien que ça. Alors que c’est elle qui fait quand même le plus de dégâts, il faut le préciser. A tous les niveaux. C’est ce qui cause des accidents, c’est ce qui cause le plus de violence aussi dans les familles, c’est un poison l’alcool en fin de compte. C’est le pire poison parce que ça désinhibe tout. Personne peut dire « moi je suis fier de boire », non. On ne peut pas être fier de boire, sachant que ça rend con, méchant, et qu’on a plus sa tête. Donc non, on peut pas être fier de dire « je picole ». Non. L’alcool c’est un poison, et c’est le pire des poisons.

J’ai un surnom, « le yéti ». « Le yéti » ça correspond à cette période de bras cassé… La période où j’étais fou, où je me détruisais moi-même. Parce que c’est quand même très autodestructeur ce que j’ai vécu aussi. Le fait de… d’avoir été mal aimé, j’ai fini par me détester moi-même aussi. Par me dire « si les gens te détestent, c’est qu’il doit y avoir une raison ». Mais je m’en suis sorti aussi. J’ai su piétiner cette image et en chercher une autre. Me dire que j’étais pas pire que tout le monde. Que j’étais monsieur tout le monde! Ni plus ni moins. Que j’étais un homme qui essayait de trouver son chemin, parmi tous les décombres de la vie.
Depuis que j’ai arrêté de picoler « le yéti » est parti aussi. Maintenant c’est Lionel.

Sur sa cure :
J’ai fait 5 mois d’hospitalisation. Quand je suis ressorti, j’avais cette crainte de retrouver mes habitudes ! Mais le fait qu’il y ait eu le confinement, ça a choisi pour moi en fin de compte (rires).
Je suis arrivé ici le 31 janvier 2020, et au mois de mars on était confiné ! Donc j’ai eu de la chance, parce que moi le confinement ça m’a freiné sur le fait de ressortir et de retrouver tout de suite la vie normale, avec ce danger de replonger aussi. Ce confinement a prolongé ma post cure, donc mon abstinence, et voilà c’est le seul truc bénéfique que je peux retenir de la pandémie (rires), sinon elle fait chier tout le monde, on est d’accord ! Mais voilà moi ça m’a aidé quelque part !

Sur son envie d’accompagner les autres :
Je connaissais pas les pensions de famille. Ici, je suis un peu le confident de tous. Chacun passe ici prendre un café, me raconte ses petits soucis. Ca me fait rire ! C’est mignon ! Et puis j’essaie de les réconforter. Ou de les engueuler parce que des fois je les engueule. Je leur dis mais « écoute arrête de te plaindre, tu as tout. Tu touches la Cotorep. T’as un chez toi. Penses à ceux qui n’ont rien et qui aimeraient bien avoir ta place. Alors avant de te plaindre réfléchis bien. » Parce que je ne fais pas que des compliments non plus !

Moi par rapport à ce que j’ai vécu, j’essaie de faire un maximum pour les autres aussi. Tout le monde a le droit à sa chance. Moi je l’ai eu parce que les choses se sont produites, et j’en ai pris conscience au bon moment. Si moi j’ai pu le faire, je me dis que n’importe qui peut le faire aussi. Et ça aussi c’est très important : que ces gens-là ne baissent pas les bras. Et pour pas baisser les bras, il faut être accompagné. Parce que si on laisse les personnes toutes seules, elles s’enfoncent d’avantage. Elles périssent. Ni plus ni moins. C’est pas dépérir. C’est périr.

Sur la vie à la rue :
Moi j’ai aidé des gens sans vouloir m’aider moi-même. Donc c’est contradictoire comme truc. J’ai sorti des gens de la merde, alors que moi j’y étais jusqu’au cou. Et j’avais pas spécialement envie de m’en sortir non plus. Je me disais « si je change trop par rapport à eux, il ne va plus y avoir cette écoute ». Parce que c’est un tout petit cordon qui est très fragile la confiance que les gens ont entre eux dans la rue.
J’ai eu l’occasion de m’en sortir parce que je suis très têtu. Et puis la rue ça use énormément la santé aussi. J’ai failli y rester quand même deux ou trois fois. C’est pas l’heure, donc je persiste (rires) et je continue, à fond !

Sur l’importance de la communication :
On s’étonne qu’il y ait des guerres entre pays, mais déjà il y a des guerres entre voisins ! Tout ça parce qu’il n’y a pas de communication, les gens ne se connaissent pas. Ils ne se sont jamais parlé, mais ils se détestent ! Et ils en sont sûrs ! Ils se détestent pourquoi ? Parce qu’ils sont pas pareil !

Il faudrait qu’il y ait un peu plus de compréhension. Donc c’est surtout la communication qui manque en fin de compte. Les gens ne communiquent pas entre eux. Et on s’étonne qu’il y ait des bagarres dans les rues, mais c’est logique.

Ils arrivent même à se faire la guerre de palier à palier. Alors comment voulez-vous que des gens qui vivent dans la rue 24 heures sur 24…
A la rigueur je trouve qu’ils [les gens de la rue] montrent même l’exemple de ce que c’est de … supporter les autres ! Parce qu’ils sont en permanence en train de supporter le regard des gens, et les autres qui sont comme eux !… Et les gens qui ont tout pour être heureux, trouvent les moyens de se faire la guerre entre eux ! C’est le monde à l’envers ! Et d’où le fait que j’insiste bien : la communication ! C’est très important. Tant que les gens ne communiquent pas, on ne pourra pas avancer.
Ça concerne tous les milieux. C’est pas parce que quelqu’un a un costard cravate qu’il est plus intelligent ou mieux que quelqu’un qui est en hayon. Il faut arrêter de se faire des images aussi.

Mais bon c’est un travail compliqué. Parce que ça ne repose pas sur les épaules d’une personne. Il faut que ça repose sur les épaules de tout le monde. Et tout le monde n’est pas prêt à recevoir ce poids, et beaucoup sont loin de comprendre ce qui se passe. On est trop lobotomisé, robotisé, pour s’occuper d’autre chose. On est trop perso en fin de compte. On pense trop à soi-même et pas assez à ce qui nous entoure. Et c’est ça qui est grave, parce que on vit quand même tous ensemble. Et au lieu de planter chacun sa petite racine chacun de son côté, ce serait bien qu’on le fasse ensemble. Ce serait beaucoup mieux.